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	<title>Oh, to blog in London !</title>
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		<title>Néolibéralisme et néo-féodalité : la leçon de M. Charlès</title>
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		<pubDate>Tue, 19 Mar 2013 19:26:44 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Emmanuel Quilgars</dc:creator>
				<category><![CDATA[Neoliberalism]]></category>
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		<description><![CDATA[Dans un passage de La Montagne magique, Settembrini fait remarquer au jeune Hans Castorp que « l’homme n’émet aucune affirmation de caractère général tant soit peu suivie sans se trahir tout entier, sans y mettre involontairement tout son Moi, sans y &#8230; <a href="http://bloginlondon.wordpress.com/2013/03/19/neoliberalisme-et-neo-feodalite-la-lecon-de-m-charles/">Continue reading <span class="meta-nav">&#8594;</span></a><img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=bloginlondon.wordpress.com&#038;blog=8092378&#038;post=394&#038;subd=bloginlondon&#038;ref=&#038;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align:justify;">Dans un passage de <i>La Montagne</i><i> magique</i>, Settembrini fait remarquer au jeune Hans Castorp que « l’homme n’émet aucune affirmation de caractère général tant soit peu suivie sans se trahir tout entier, sans y mettre involontairement tout son Moi, sans y représenter, en quelque sorte par une parabole, le thème fondamental et le problème essentiel de sa vie ».</p>
<p style="text-align:justify;">J’aime beaucoup cette citation et il m’arrive fréquemment de constater combien elle est vraie. J’ai remarqué toutefois que, lorsque un dirigeant d’entreprise richissime prend la parole, le « thème fondamental et le problème essentiel de sa vie » revient plus souvent qu’à son tour à justifier des revenus extravagants ; mais loin d’être l’expression d’un « Moi » unique et singulier, ses propos ne font que charrier les poncifs et les stéréotypes les plus communs du discours néolibéral ; les considérations personnelles, quand il y en a, se contentent en général d’expliciter de façon brutale ou cynique les présupposés idéologiques de ce discours.</p>
<p style="text-align:justify;">Je me suis fait de nouveau cette réflexion à la lecture de l’<a title="Entretien B. Charlès" href="http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/03/11/dassault-systemes-la-fiscalite-met-en-danger-la-filiere-numerique_1846073_3234.html" target="_blank">entretien que M. Bernard Charlès a accordé au<i> Monde</i> le 12 mars 2013</a>. M. Charlès est le directeur général de Dassault Systèmes, la filiale du groupe Dassault qui développe et vend des logiciels pour l’industrie (2 milliards d’euros de chiffre d’affaires, 10 000 salariés, 11 milliards d’euros de capitalisation boursière). Dans les colonnes du <i>Monde</i>, il dit réfléchir à quitter la France en raison d’une fiscalité trop lourde, notamment celle pesant sur « le capital, les stock-options et les actions gratuites ». Selon lui, les actions gratuites et les stock-options sont un moyen indispensable de recruter, de motiver et de fidéliser les « top manageurs » dans le secteur des hautes technologies – un secteur soumis à une très forte concurrence internationale (Etats-Unis, Allemagne, Chine, Corée). En alourdissant la fiscalité sur le capital, le gouvernement met ainsi en péril la filière numérique française tout entière. (Pour une analyse des chiffres avancés par M. Charlès concernant les taux d’imposition, voir l’<a title="article Anne-Sophie Jacques" href="http://www.arretsurimages.net/contenu.php?id=5689" target="_blank">article d’Anne-Sophie Jacques</a> sur le site d’Arrêt sur images.)</p>
<p style="text-align:justify;">L’entretien porte donc sur deux sujets d’une brûlante actualité : 1) l’exil fiscal des entreprises et des personnes fortunées ; 2) les rémunérations très élevées au sommet de l’entreprise, via la distribution d’actions et de stock-options. Evidemment, M. Charlès justifie les deux pratiques, au nom d’une rationalité économique supposée irrésistible. Toutefois, pour illustrer son propos, M. Charlès a recours à des expressions, des comparaisons et des métaphores qui, loin d’appuyer ses arguments, dévoilent les présupposés néolibéraux qui les fondent et reflètent une conception quasi féodale de l’homme et de l’entreprise.<span id="more-394"></span></p>
<p style="text-align:justify;">Commençons par examiner le plaidoyer de M. Charlès en faveur des actions gratuites et des stock-options. Ce mode de rémunération, rappelons-le, est actuellement très critiqué : il est vu comme un moyen permettant d’aligner l’intérêt des cadres dirigeants sur celui des actionnaires, et par là même de privilégier, dans la gestion de l’entreprise, les choix visant à maximiser les cours en bourse de la société (à court et moyen terme) au détriment des considérations économiques de long terme ; par ailleurs, en favorisant un type d’acteurs au sein de l’entreprise (les détenteurs d’actions : actionnaires et « top manageurs ») aux dépens des autres parties prenantes (salariés ordinaires, fournisseurs, clients, administrations, etc.), elle contribue dans chaque pays à l’émergence d’une classe de « super-riches » qui met en péril la cohésion sociale.</p>
<p style="text-align:justify;">Dans son entretien au <i>Monde</i>, M. Charlès se place uniquement sur le terrain du recrutement et de la fidélisation des cadres de l’entreprise : « Permettre aux cadres d’être actionnaires de leur société, c’est leur <b>offrir une part de rêve</b>. [...] On ne peut embaucher des top manageurs sans des stock-options ou des actions de performance. Ne plus pouvoir le faire, c’est briser <b>cette part de rêve</b>. » M. Charlès dit avoir convaincu Serge Dassault de se rallier à une politique de distribution d’actions en ces termes : « “Vous êtes propriétaire du champ et moi cultivateur. Au lieu de me payer en sacs de blé, je préfère que vous me cédiez un ‘<b>lopin de ce champ</b>’, pour développer encore plus l’ensemble.” » Notons que l’image du « lopin de terre » est reprise deux fois : « Aujourd’hui, mille salariés de Dassault Systèmes, sur les dix mille que compte le groupe, ont un <b>lopin de terre</b>. […] Si je ne peux plus <b>distribuer des lopins de terre</b>, c’est-à-dire une part de capital de l’entreprise, je partirai. » Le mot « rêve » revient également à plusieurs reprises : « dans beaucoup de pays, <b>on encourage le rêve</b>. La plupart ne se comportent pas en salariés, mais en dirigeants d’entreprise. Comment voulez-vous conserver en France ceux qui réinventent Dassault Systèmes en permanence si vous ne pouvez plus les associer à <b>cette part de rêve</b> ? »</p>
<p style="text-align:justify;">Le plus intéressant dans ces propos, ce sont les images utilisées (soulignées en gras par nos soins). M. Charlès assimile les actions et les stock-options à des « lopins de terre », et les salariés à des « cultivateurs ». Cette image bucolique et rustique, qui convoque une figure ancestrale de l’inconscient collectif français – le paysan travaillant sa terre –, permet de ramener la figure du salarié-actionnaire à une réalité familière et inoffensive. Elle présente l’entreprise comme une association de petits propriétaires indépendants, laborieux et pragmatiques, et n’est pas sans évoquer l’injonction voltairienne, pleine de sagesse et de bon sens, à « cultiver son jardin ». Toutefois, cette image rurale ne produit pas tous ses effets potentiels, car elle est brouillée par une autre image qui se superpose à elle et brouille son message : « Si je ne peux plus distribuer des lopins de terre, déclare M. Charlès, je partirai. » Ici, l’image qui s’impose irrésistiblement est celle du seigneur féodal : le DG de l’entreprise apparaît comme un suzerain qui concède des lots de terre à ses vassaux, à charge pour eux de les valoriser. L’entreprise n’est plus envisagée sur le modèle d’une association de petits cultivateurs de statut égal, mais selon les rapports hiérarchiques et inégalitaires du système féodal.</p>
<p style="text-align:justify;">Cette vision néo-féodale de l’entreprise est renforcée du fait qu’elle distingue justement deux types de salariés : d’une part, les salariés qui n’ont pas droit au « lopin de terre » et bénéficient simplement de la politique de participation et d’intéressement de l’entreprise (9 000 personnes, soit 90 % du personnel) ; de l’autre, les salariées « qui dessinent le futur de l’entreprise », « qui réinventent Dassault Systèmes en permanence », qui « ne se comportent pas en salariés mais en chefs d’entreprise », et qui reçoivent donc des actions gratuites et des stock-options (1 000 personnes, soit 10 % du personnel). Je propose pour ma part d’appeler les premiers « salariés-serfs », et les seconds « salariés-vassaux », la différence étant que, pour les salariés-vassaux, le travail permet d’acquérir des droits de propriété sur l’entreprise, ce qui n’est pas le cas des salariés-serfs. On aura d’ailleurs compris <i>a contrario</i> que ces derniers, qui constituent quand même 90 % des effectifs de la société, « ne dessinent pas le futur de l’entreprise » et « ne la réinventent pas en permanence » – merci pour eux M. Charlès !</p>
<p style="text-align:justify;">Dans cette structure hiérarchique, M. Charlès lui-même est le vassal d’un suzerain de rang supérieur, Charles Edelstenne, DG du groupe Dassault et président du conseil d’administration de Dassault Systèmes. Au niveau du groupe, le « suzerain des suzerains » n’est autre que Serge Dassault, lequel a reçu son fief (le groupe Dassault) en héritage de son père Marcel, et d’où procède le pouvoir de tous les suzerains de rang inférieur.</p>
<p style="text-align:justify;">Cette vision féodale de l’entreprise se déploie sur plusieurs niveaux. Elle favorise d’abord l’hypertrophie du moi-suzerain, cette pathologie bien connue des dirigeants de société : « Cette entreprise, <b>je</b> la développe depuis trente ans » ; « <b>J’</b>ai aussi beaucoup enrichi le pays et les actionnaires de l’entreprise en créant l’un des deux leaders européens du logiciel » ; « Pensez-vous qu’il est anormal que je détienne moins de 1 % de l’entreprise que <b>j’</b>ai développée à partir d’une petite structure ? ». « L’entreprise, c’est moi », nous dit en substance M. Charlès, reléguant ainsi dans une ombre oublieuse un nombre indéfini de salariés. En l’espèce, cette rodomontade prête d’autant plus à sourire que, tout récemment, un <a title="article C. Edelstenne" href="http://www.lemonde.fr/economie/article/2012/12/18/charles-edelstenne-52-ans-de-fidelite-qui-ont-fait-sa-fortune-et-son-bonheur_1807805_3234.html" target="_blank">article du <i>Monde</i> consacré à Charles Edelstenne</a> (en date du 19 décembre 2012) attribuait justement à ce dernier la paternité de Dassault Systèmes, justifiant ainsi sa détention de 6,3 % des parts de la société. (M. Charlès et son « moins de 1 % de l’entreprise » – un peu ridicule en comparaison du pourcentage de M. Edelstenne – n’étaient bien sûr pas mentionnés dans l’article.) On ne saura pas <i>in fine </i>lequel des deux Titans est<i> </i>l’artisan véritable du succès de Dassault Systèmes ; soulignons simplement, dans la rhétorique managériale, cette manie à majorer exagérément l’apport des « grands hommes » de l’entreprise et à minorer systématiquement le rôle de dizaines, de centaines ou de milliers de salariés anonymes.</p>
<p style="text-align:justify;">Ce discours apologétique a évidemment pour but de légitimer les fortes inégalités de revenu, mais il est permet également de justifier les prérogatives particulières dont bénéficient les dirigeants d’entreprise : il est ainsi plaisant de voir M. Charlès évoquer son ancienneté, ses trente ans passés chez Dassault, sa « fidélité » en somme à l’employeur (même si le mot n’est jamais utilisé), pour justifier sa rémunération, à l’heure où le discours patronal se consacre tout entier à promouvoir la flexibilité et à dénoncer les rentes de situation liées à la stabilité de l’emploi, à l’heure également où les réformes du droit du travail tendent justement à rendre de plus en plus difficile pour beaucoup la possibilité de carrières longues au sein de l’entreprise.</p>
<p style="text-align:justify;">L’entreprise néo-féodale repose d’autre part sur une hiérarchie fondée non seulement sur des critères économiques mais aussi éthiques. Elle établit en effet, on l’a vu, deux catégories de salariés – les « salariés-vassaux » (qui reçoivent des actions gratuites et des stock-options) et les « salariés-serfs » (qui n’en reçoivent pas). Comment s’opère la sélection entre les deux groupes ? Outre les platitudes d’usage susmentionnées (ceux « qui dessinent le futur de l’entreprise », « qui réinventent Dassault Systèmes en permanence »), on suppose que les salariés-vassaux sont ceux qui se distinguent par leur « mérite » et leur « talent » incomparables (M. Charlès n’emploie pas ces termes) – ou, plus prosaïquement, ceux qui, sur le « marché du travail », du fait de la rareté de leurs qualifications et de leur expérience, sont susceptibles d’être débauchés par des entreprises concurrentes. M. Charlès utilise toutefois pour les caractériser une formule étonnante : ils « ne se comportent pas en salariés mais en chefs d’entreprise ».</p>
<p style="text-align:justify;">La formule est révélatrice : elle indique que les salariés ne sont pas jugés seulement sur leur travail mais aussi sur leur « comportement » – et donc sur des critères éthiques –, et que les salariés « qui se comportent en salariés » (<i>i.e. </i>les salariés-serfs) n’ont pas vocation à devenir propriétaires de l’entreprise, non pas parce que leur travail est insuffisant, mais parce que leur « comportement » (leur <i>ethos</i>) ne satisfait pas aux critères de l’entreprise – en quelque sorte, ils sont inaptes à « rêver » adéquatement, à nourrir des ambitions suffisamment nobles. Par contraste, les salariés-vassaux apparaissent comme des êtres hybrides, salariés d’un point de vue juridique, mais chefs d’entreprise d’un point de vue éthique (spirituel), et c’est justement leur <i>ethos</i> particulier qui les rend dignes d’accéder à cette « part de rêve » qui, selon M. Charlès, constitue la fin ultime du travail en entreprise.</p>
<p style="text-align:justify;">Qu’est-ce donc exactement que cette « part de rêve » dont M. Charlès fait grand cas ? Mystère. La notion est si nébuleuse que les journalistes du <i>Monde</i> eux-mêmes ont voulu en savoir plus (« Qu’entendez-vous par “rêve” ? »), sans d’ailleurs que M. Charlès ne fournisse de réponse claire. Pour nous, en tout cas, cette expression ne peut désigner qu’une seule chose : le rêve de gagner de l’argent, beaucoup d’argent, le désir d’être riche. Si M. Charlès n’explicite pas l’expression en ces termes, ce n’est pas seulement par euphémisme ou pudeur excessive : c’est que, dans son système de valeurs, ce rêve d’enrichissement personnel constitue un élément positif, un idéal, qu’il convient comme tel d’« encourager ». Notons que, dans un autre système de valeurs, ce type d’aspiration pourrait tout aussi bien être dénommé « cupidité », « avidité au gain » ou « goût du lucre ».</p>
<p style="text-align:justify;">Les propos de M. Charlès signalent donc un déplacement : les stock-options, les actions gratuites, etc., ne permettent pas seulement de rémunérer un travail, mais également de récompenser une manière d’être – un <i>habitus</i>, aurait dit Bourdieu. Derrière la rationalité économique (conserver au sein de l’entreprise les salariés les plus performants pour rester compétitif) se dissimule une rationalité éthique (sanctionner une différence dans la façon dont les salariés existent, pensent, agissent, etc.). Dans cette perspective, les stock-options, les actions gratuites, etc., – et, plus généralement, les rémunérations exorbitantes attribuées au sommet de l’encadrement – apparaissent autant comme une contrainte économique imposée à l’entreprise par la concurrence extérieure que comme un modèle éthique et moral que l’entreprise impose à ses salariés, de façon à donner consistance au « rêve » cher à M. Charlès – ce rêve d’enrichissement personnel qui fonde une société inégalitaire. Ainsi, de notre point de vue, les stock-options, les actions gratuites, etc., sont bien un moyen de corrompre les salariés qui en bénéficient : non seulement parce qu’elles alignent l’intérêt de ces salariés sur celui des actionnaires dans la gestion de l’entreprise, mais aussi parce qu’elles cultivent en eux ce que nous appelions plus haut « cupidité », « avidité au gain » et « goût du lucre », et leur fait en définitive trouver « normal » de gagner des millions quand d’autres reçoivent très peu.</p>
<p style="text-align:justify;">Il est inévitable que, en générant un système de valeurs qui lui soit propre, fondé sur l’appât du gain, l’entreprise entre en conflit avec l’Etat qui, à travers sa politique fiscale, est susceptible de promouvoir un autre système de valeurs, plus égalitaire et redistributif. Pour contrer l’Etat, l’entreprise a plusieurs moyens à sa disposition ; l’un consiste à distendre le lien qui rattache le salarié au pays dont il est membre. Voici comment.</p>
<p style="text-align:justify;">Dans l’entreprise néo-féodale, le lien de dépendance hiérarchique DG/salariés se double d’un lien de dépendance personnelle suzerain/vassaux. Ce lien renforce l’emprise du chef sur ses subordonnés, à la fois sur le plan psychologique et idéologique, ce qui en retour alimente sa mégalomanie (« L’entreprise, c’est moi »). Mais la personnalisation de la relation s’accompagne également, comme nous l’avons vu, d’une dévalorisation du statut de salarié : M. Charlès salue ainsi ceux qui « ne se comportent pas en salariés mais en chefs d’entreprise ». Plus qu’aux chefs d’entreprise d’ailleurs, c’est aux entreprises elles-mêmes que les individus sont censés s’identifier, à l’instar de ce « membre du comité de direction, récemment <b>délocalisé</b> aux Etats-Unis ». Ce ne sont plus seulement les usines et les sociétés qui se délocalisent à l’étranger, mais aussi les personnes, invitées à se considérer comme des unités de production autonomes dont il convient de maximiser le rendement – conformément en cela au mot d’ordre néolibéral qui enjoint tout un chacun d’être l’« entrepreneur de soi-même ».</p>
<p style="text-align:justify;">Or la dévalorisation du statut de salarié produit un affaiblissement du lien qui rattache l’individu à l’Etat dont il est membre. En effet, être salarié, c’est bénéficier d’un statut garanti par le droit et protégé par l’Etat. Dès lors que ce statut est fragilisé, sous l’effet à la fois de politiques dérégulatrices et de représentations péjoratives, l’individu voit sa dépendance à l’égard de l’entreprise se renforcer, aussi bien économiquement que psychologiquement. Lorsque éclate un conflit de loyauté entre l’entreprise (dont il est salarié) et le pays (dont il est citoyen), il prend alors parti pour l’entreprise. Les atermoiements de M. Charlès sur son exil fiscal fournissent l’exemple d’un tel conflit de loyauté : qui l’emportera, de sa fidélité aux valeurs de l’entreprise (au « rêve ») ou de sa conscience citoyenne ? L’issue, dans son cas, ne fait guère de doute. A la question : « En tant que chef d’entreprise, n’avez-vous pas la responsabilité de rester en France ? », M. Charlès répond finalement : «<strong> </strong>C’est l’avenir de l’entreprise qui m’intéresse. » On ne saurait être plus clair.</p>
<p style="text-align:justify;">Il est d’autant plus facile de renier sa patrie que l’Etat qui l’incarne est réduit à une fonction instrumentale. Dans les propos de M. Charlès, l’Etat est ainsi vu uniquement comme un prestataire de services, aussi bien vis-à-vis de l’individu, auquel il fournit par exemple des services éducatifs, que vis-à-vis des entreprises, pour lesquelles il lui incombe de créer un « écosystème favorable » (<i>sic</i>). C’est sous cet aspect que l’impôt est légitime (« normal » dit M. Charlès) : il rémunère les prestations reçues. Sur le plan individuel, l’« homme-entreprise » évalue la contribution de l’Etat à la constitution de son propre capital humain (A la question : « En tant que chef d’entreprise, n’avez-vous pas la responsabilité de rester en France? », M. Charlès répond d’abord, au crédit de l’Etat : « Je viens d’un milieu modeste, j’ai bénéficié du système éducatif français »). Sur le plan de l’entreprise, le rapport coûts/prestations est mesuré à l’aune des standards internationaux (« au-delà de 60 %, vous êtes hors course au niveau mondial »). Quand le niveau d’imposition est jugé trop élevé, l’Etat est accusé de spolier l’individu (« au-dessus d’un certain seuil, c’est confiscatoire ») ou d’être inefficace (« Résider en France devient lourdement handicapant »). Dans cette optique, l’exil fiscal n’a rien de choquant : chaque individu (chaque « homme-entreprise ») est en droit, à l’instar des entreprises, de comparer les différents systèmes fiscaux en fonction de ses intérêts particuliers et de s’installer dans le pays où le rapport coûts/prestations lui est le plus favorable. Le citoyen n’est plus qu’un simple client de l’Etat : il peut donc s’adresser à un autre Etat pour satisfaire ses besoins s’il le souhaite, de même qu’un consommateur change d’opérateur téléphonique quand il est insatisfait. Autrement dit : l’exil fiscal des particuliers n’est pas une question politique mais relève du droit de la consommation.</p>
<p style="text-align:justify;">Cette vision néolibérale de l’Etat, fortement réductrice, omet bien sûr plusieurs éléments fondamentaux – en particulier, le fait que l’Etat est aussi l’instance chargée de mettre en œuvre les choix collectifs issus du débat démocratique, fussent-ils contraires aux intérêts des multinationales et de leurs actionnaires, et d’assurer la cohésion et le développement de la société en fonction des valeurs qui la fondent. Par ailleurs, il est cocasse – mais significatif – de voir ici M. Charlès passer complètement sous silence le rôle d’agent économique de l’Etat, lorsque l’on sait que, s’il y a bien en France un groupe industriel qui a bénéficié des commandes de l’Etat et de son indéfectible soutien politique et financier, c’est sans conteste le groupe Dassault ! M. Charlès dit : « J’ai aussi beaucoup enrichi le pays », mais on pourrait lui objecter que les contribuables français l’ont également beaucoup enrichi, lui.</p>
<p style="text-align:justify;">En résumé, que nous apprend M. Charlès dans son entretien au <i>Monde </i>? Il nous rappelle d’abord que, s’il y a en effet bien longtemps que la classe dominante ne tire plus sa richesse du travail de la terre mais de la propriété des moyens de production<i> </i>(les entreprises), la structure sociale est demeurée la même. La multinationale moderne est fondée sur un modèle néo-féodal – dans le cas de Dassault Systèmes : un suzerain-DG tout puissant, des vassaux méritants (les 1 000 qui touchent des actions gratuites et des stock-options) et des serfs reclus dans leur paisible médiocrité (les 9 000 autres). Cette hiérarchie est fondée sur des critères économiques autant qu’éthiques : les salariés doivent manifester leur loyauté non seulement envers l’entreprise, mais également envers les valeurs inégalitaires qu’elle véhicule – et c’est pourquoi le goût du lucre (euphémisé dans l’entretien sous le doux vocable de « rêve ») doit être encouragé, car c’est l’une des formes cruciales de l’allégeance à l’<i>ethos</i> de l’entreprise, d’autant plus contraignante qu’elle met le salarié en porte-à-faux avec une autre instance exigeant sa loyauté, et la seule en définitive susceptible de produire et d’imposer un système de valeurs alternatif : l’Etat. Celui-ci doit donc parallèlement être dépouillé de ses fonctions protectrices et régulatrices et réduit à un simple rôle de prestataire de services pour permettre aux entreprises et aux individus de maximiser leur capital (financier, humain, etc.).</p>
<p style="text-align:justify;">On comprend du coup que la contrainte extérieure a bon dos, et que la concurrence que se livrent les entreprises au niveau international n’est qu’un argument de circonstance : même si demain la planète entière était soumise à un régime fiscal unique, il ne fait guère de doute que M. Charlès défendrait avec acharnement une fiscalité clémente sur le capital, afin de défendre le « rêve » qui motive ses troupes et d’assurer ainsi, plus banalement, la perpétuation d’une société hiérarchique et inégalitaire.</p>
<p style="text-align:justify;">M. Charlès nous dévoile cependant, à son corps défendant, la grande faiblesse de sa <i>Weltanschauung</i> néolibérale : dans son modèle d’entreprise, 90 % des personnes sont explicitement – et tranquillement – exclues du « rêve ». Comment un système qui reconnaît combler les aspirations de seulement 10 % de ses membres peut-il longtemps survivre ? Il est fort à parier que, un jour ou l’autre, les 90 % restants s’attèleront à la définition d’un rêve alternatif qui les englobe et les exalte eux aussi. Tout le monde a bien le droit le rêver, n’est-ce pas ?</p>
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		<title>Les Paradis fiscaux en 7 vers illustres</title>
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		<pubDate>Sun, 12 Jun 2011 17:09:52 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Emmanuel Quilgars</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Les bibliophiles avertis et les dissidents de l’ordre néo-libéral disposent désormais d’un nouvel ouvrage de référence à placer sur leurs rayons entre les écrits de Naomi Klein et de Paul Jorion. Il s’agit du dernier livre de Nicholas Shaxson, Treasure &#8230; <a href="http://bloginlondon.wordpress.com/2011/06/12/les-paradis-fiscaux-en-7-vers-illustres/">Continue reading <span class="meta-nav">&#8594;</span></a><img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=bloginlondon.wordpress.com&#038;blog=8092378&#038;post=330&#038;subd=bloginlondon&#038;ref=&#038;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align:justify;">Les bibliophiles avertis et les dissidents de l’ordre néo-libéral disposent désormais d’un nouvel ouvrage de référence à placer sur leurs rayons entre les écrits de Naomi Klein et de <a title="Blog Paul Jorion" href="http://www.pauljorion.com/blog/" target="_blank">Paul Jorion</a>. Il s’agit du dernier livre de Nicholas Shaxson, <a title="Blog Treasure Islands" href="http://treasureislands.org/" target="_blank"><em>Treasure Islands</em></a> (« Les îles au trésor »), paru en début d&#8217;année en Angleterre et qui, comme l’indique aimablement son sous-titre, permet de tout comprendre ou presque sur « les paradis fiscaux et les hommes qui volent le monde ». <em>[NdA: ouvrage publié en français en avril 2012 sous le titre "<a title="Lien livre en français" href="http://www.andreversailleediteur.com/?livreid=837" target="_blank">Les Paradis fiscaux. Enquête sur les ravages de la finance néolibérale</a>".]</em><span id="more-330"></span></p>
<p style="text-align:justify;">On ne s’étonnera pas que son auteur soit britannique. Tout comme jadis les Espagnols – Bartolomé de Las Casas en tête – ont été les premiers à dénoncer les horreurs de la colonisation, il fallait bien que ce soit un sujet de Sa Gracieuse Majesté qui nous guide dans les arcanes de ce monde occulte et nous apprenne que le plus grand paradis fiscal de la planète n’est pas une petite île avec palmiers de la mer des Caraïbes mais un pays au climat nettement moins agréable (sauf pour les affaires) situé à deux heures de train de Paris : le Royaume-Uni.</p>
<p style="text-align:justify;">L’intérêt de l’ouvrage est multiple : il retrace l’histoire des paradis fiscaux, en dresse une typologie, décrit leur fonctionnement et en explicite la dimension politique et idéologique. Il permet au néophyte de modifier complètement sa perception du phénomène : les paradis fiscaux ne sont pas des parasites qui viennent se greffer sur le corps sain de la mondialisation, mais des rouages essentiels du système économique international. Ils s’inscrivent dans le cadre de la dérégulation financière et participent au projet néo-libéral de refonte des Etats. Loin d’être des territoires isolés fonctionnant en autarcie, ils interagissent entre eux, se concurrencent, se spécialisent et opèrent à l’intérieur de réseaux structurés et hiérarchisés sous la houlette discrète de Londres et de New York. En fournissant les infrastructures indispensables à la circulation du capital, en favorisant le dumping fiscal et juridique, ils entravent la croissance économique des pays en développement et appauvrissent l’Etat-providence. <em>In fine</em>, leur opacité, leur législation permissive et leur interconnexion avec les grands centres financiers de la planète contribuent à la diffusion du risque systémique.<strong><br />
</strong></p>
<p style="text-align:justify;">Il est bien sûr difficile de résumer en quelques lignes un ouvrage aussi riche en analyses, en enquêtes, en témoignages, en données, etc. Examinons cependant quelques points saillants – illustrés par nos soins de superbes vers empruntés au patrimoine poétique français.</p>
<p style="text-align:justify;"><strong>1. « Fuir ! là-bas fuir ! » </strong>(S. Mallarmé, <em>Brise marine</em>)</p>
<p style="text-align:justify;">Shaxson donne une définition extensive du paradis fiscal (terme auquel on peut préférer celui de « centre financier off-shore », plus générique et plus descriptif) : « Lieu qui se propose d’attirer des activités économiques en offrant à des particuliers ou à des entités un cadre politiquement stable qui permette de contourner les règles, les lois et les réglementations édictées dans les autres pays<a title="" href="#_ftn1">[1]</a>. »</p>
<p style="text-align:justify;"> Cette définition met en évidence trois éléments fondamentaux. En premier lieu, le paradis fiscal n’existe pas pour lui-même mais dans sa relation avec un <em>ailleurs</em> dont il est le <em>refuge</em>. Le terme anglais dit sans doute mieux que le français ce rapport quasi dialectique entre le paradis fiscal et son « extériorité » : <em>tax haven </em>(« refuge fiscal », « havre fiscal »). Cela signifie deux choses : d’une part, le paradis fiscal élabore un droit destiné expressément aux étrangers (particuliers et sociétés) et dont souvent ses propres nationaux ne peuvent pas bénéficier ; d’autre part, ce droit est conçu spécialement pour permettre à ces personnes et ces sociétés étrangères d’échapper à la loi de leur propre pays – en leur offrant, en quelque sorte, les bénéfices de l’extraterritorialité.</p>
<p style="text-align:justify;"> Deuxièmement, la fiscalité n’est qu’une des dimensions du paradis fiscal. Celui-ci propose en général trois types de services :</p>
<p style="text-align:justify;">1. Un <em>régime fiscal avantageux</em> pour les personnes fortunées et les sociétés (faible imposition ou pas d’imposition du tout), qui leur permet de ne pas payer l’impôt dont elles devraient normalement s’acquitter dans leur pays d’origine.</p>
<p style="text-align:justify;">2. Un <em>cadre réglementaire souple</em> pour les activités économiques et financières. Il s’agit de fournir aux entreprises le moyen d’échapper aux réglementations contraignantes de leur pays d’origine ; par exemple, le paradis fiscal peut imposer aux banques de faibles exigences en matière de publication de comptes ou de ratio de solvabilité, ce qui leur permet de se soustraire aux normes prudentielles et de prendre plus de risques dans leurs opérations de prêt ou d’investissement.</p>
<p style="text-align:justify;">3. Des <em>règles judiciaires moins strictes qu’ailleurs </em>; les autorités en particulier peuvent ne pas coopérer avec la justice des pays étrangers, en refusant par exemple de révéler l’identité des détenteurs de compte.</p>
<p style="text-align:justify;">En bref, le paradis fiscal offre la possibilité de se placer en dehors de la juridiction de ces trois figures emblématiques du pouvoir d’Etat : le percepteur, le régulateur et le juge.</p>
<p style="text-align:justify;">Cependant, pour qu’un paradis fiscal soit vraiment attractif, une condition supplémentaire doit être remplie : il faut qu’il offre la <em>stabilité politique</em>, garant de la sécurité à long terme des investissements. Autrement dit, le paradis fiscal doit présenter une bonne image de marque auprès de ses clients. Cette patine de respectabilité peut être conférée par l’histoire : c’est le cas de la Suisse qui, depuis des siècles, offre un havre de stabilité et de prospérité au cœur de l’Europe, et jouit en outre d’un gouvernement fédéral fondé sur le consensus et peu enclin aux expériences révolutionnaires (c’est le moins que l’on puisse dire). Le paradis fiscal peut tirer profit également de sa proximité avec un grand centre financier et des liens de toutes sortes (institutionnels, historiques, économiques, etc.) qui l’attachent à un pays puissant (<em>cf</em>. <em>infra</em> les liens de dépendance entre Jersey, Guernesey, les Caïmans, etc., et le Royaume-Uni).</p>
<p style="text-align:justify;"> Le cas du Delaware est lui aussi caractéristique. Cet Etat américain a adopté au cours des années une vaste législation pro-<em>business</em> (fiscalité avantageuse, droit des sociétés favorable aux directions d’entreprise, etc.) et abrite aujourd’hui le siège social de plus de la moitié des sociétés cotées américaines. Shaxson nous décrit comment sa classe politique s’est mise à la disposition des lobbys d’affaires américains, et comment son statut d’Etat fédéré à l’intérieur des Etats-Unis, sa faible population (900 000 habitants), la forte cohésion sociologique et idéologique de ses élites et le fonctionnement en circuit fermé de ses institutions ont été des éléments déterminant pour assurer son attractivité. Shaxson parle ainsi d’« Etat captif » pour désigner ces Etats dont les autorités font passer des lois spécialement adaptés aux besoins d’intérêts privés extérieurs. C’est dans ces lieux que s’élaborent, hors des processus démocratiques traditionnels et par le simple jeu des réseaux d’influence, un « droit à la demande » au bénéfice exclusif des plus riches et des initiés.</p>
<p style="text-align:justify;"><strong>2. « Eternel et muet ainsi que la matière » </strong>(C. Baudelaire, <em>La Beauté</em>)</p>
<p style="text-align:justify;"> L’absence de transparence, l’opacité, le culte de l’anonymat sont des traits bien connus des paradis fiscaux. Le secret bancaire en est le symbole plus emblématique : cette obligation légale faite aux banques de ne pas divulguer d’informations sur leurs clients, et opposable au juge étranger, assure aux détenteurs de compte la confidentialité de leur identité, de leurs transactions et de l’origine de leurs fonds. Shaxson souligne à cet égard les limites des accords conclus ces dernières années entre les Etats et les paradis fiscaux. Ces accords garantissent certes un échange d’informations entre les banques et le fisc d’un pays étranger, mais uniquement quand ce dernier dispose au préalable d’éléments lui permettant de soupçonner une fraude fiscale. On est encore loin d’un échange d’informations <em>automatique</em> qui permettrait d’identifier immédiatement les fraudeurs.</p>
<p style="text-align:justify;"> Pour l’anecdote, Shaxson tord le cou à cette légende qui voudrait que la Suisse ait inventé le secret bancaire pour protéger les avoirs des juifs de la rapacité des nazis. La réalité est bien moins glorieuse : c’est à la suite d’un vulgaire scandale financier en France que le Suisse a voté en 1934 la première loi criminalisant la violation du secret bancaire ; il s’agissait alors de protéger les banques du pays de la curiosité de la justice française qui enquêtait sur quelque 2 000 personnes (dont des industriels, des sénateurs, des généraux, des évêques, etc.) ayant ouvert des comptes en Suisse. (Par ailleurs, les familles des juifs assassinés par le III<sup>e</sup> Reich auront pendant des décennies le plus grand mal à récupérer les avoirs que leurs parents avaient placés dans les banques helvétiques.)</p>
<p style="text-align:justify;"> Mais le secret bancaire n’est pas le seul moyen disponible pour cacher son identité. Les droits anglais et américain disposent en la matière d’un instrument tout aussi efficace (et bien plus ancien) : le <em>trust</em>. Qu’est-ce qu’un <em>trust</em> (« fiducie » en français) ? C’est l’opération par laquelle un constituant (<em>settlor</em>) transfèrent de manière discrétionnaire et irrévocable des biens à un ou plusieurs fiduciaires (<em>trustees</em>), lesquels tiennent ces biens séparés de leur patrimoine propre et les gèrent au profit d’un ou plusieurs bénéficiaires. Le <em>trust</em> engendre ainsi un dédoublement de la propriété entre, d’une part, un propriétaire légal (le fiduciaire) qui a pour mission de gérer le bien et, d’autre part, un propriétaire économique (le bénéficiaire) qui détient la richesse du bien et en perçoit le revenu.</p>
<p style="text-align:justify;">Cet instrument remarquable – le <em>trust</em> n’est pas une société (il n’a pas la personnalité morale), il n’est pas un contrat, il n’est pas un titre de propriété – présente toute sortes d’avantages. Il est très flexible (il en existe d’innombrables types – l’imagination des juristes est sans limite !), il n’est pas soumis à l’enregistrement dans un registre public (ce qui rend très difficile l’identification du fiduciaire), et il peut garantir l’anonymat à la fois du constituant et du bénéficiaire (ce qui est bien pratique quand les deux se trouvent être la même personne). Avec ce montage, tracer l’argent et identifier les parties prenantes est une vraie gageure, et l’on comprend du coup qu’il soit très prisé des particuliers qui veulent échapper au fisc ; c’est notamment grâce à un <em>trust</em> que les frères Vestey – fondateurs au début du XX<sup>e</sup> siècle du groupe du même nom et un temps parmi les hommes les plus riches d’Angleterre – n’ont pas payé d’impôts sur le revenu pendant des décennies. C’est aussi un instrument très apprécié des entreprises, en particulier pour gérer la trésorerie de certaines opérations (fusions acquisitions et <em>joint ventures</em>). Au fait, qui parle de réglementer les <em>trusts</em> ?</p>
<p style="text-align:justify;">Au-delà des dispositifs juridiques, cependant, rien ne garantit mieux le secret des affaires que la loi du silence – l’<em>omerta</em>, pour ainsi dire – qui règne en maître dans le petit monde off-shore. Par la description qu’il nous fait de Jersey, des Caïmans, de la City, etc., Shaxson nous dévoile un milieu où l’entre soi dresse d’inébranlables murailles contre l’extérieur. La défense d’intérêts communs, la conscience de classe, l’homogénéité sociale et idéologique constituent les fondements d’un système où l’entregent et les réseaux d’influence jouent un rôle essentiel, au détriment de la transparence et de l’information. De plus, la complexité croissante des activités financières dilue complètement la connaissance que l’on peut avoir d’une opération dans sa globalité. Les paradis fiscaux ont généré une gigantesque bureaucratie juridique et comptable où s’affairent des milliers d’employés qui n’ont souvent qu’une vision partielle des montages auxquels ils participent. Et ceux peu nombreux qui, aux échelons supérieurs, ont une vue d’ensemble sont peu bavards ; comme le dit l’adage, « ceux qui parlent ne savent pas, et ceux qui savent ne parlent pas ».</p>
<p style="text-align:justify;"><strong>3. « Votre âme est un paysage choisi »</strong> (P. Verlaine, <em>Clair de lune</em>)</p>
<p style="text-align:justify;">Il est d’usage d’opposer l’« évasion fiscale » (<em>tax evasion</em>), ou « fraude fiscale » – <em>i.e.</em> le détournement illégal d’un régime fiscal – à l’« optimisation fiscale » (<em>tax avoidance</em>) – <em>i.e. </em>l’utilisation légale de dispositions permettant une diminution de l’impôt. Shaxson nous rappelle cependant quelques vérités essentielles.</p>
<p style="text-align:justify;"> D’abord, entre les deux, il existe une zone grise, indéterminée, et c’est dans cette vaste zone que se déploie toute l’ingéniosité des comptables et des conseillers fiscaux. En cas de litige, il faut souvent de longues procédures judicaires avant de décider de quel côté de la légalité se trouve un montage financier complexe. L’ancien chancelier de l’Echiquier Denis Healey avait coutume de dire : « La différence entre l’évasion fiscale et l’optimisation fiscale, c’est l’épaisseur d’un mur de prison. »</p>
<p style="text-align:justify;">D’autre part, même si l’optimisation fiscale est techniquement légale (dans le meilleur des cas), la plupart du temps elle n’est possible qu’en exploitant les failles de la législation. Autrement dit, l’optimisation fiscale suit la lettre de la loi mais en détourne l’esprit et, en définitive, la volonté du législateur n’est pas respectée. Dans une interview récente, Shaxson propose ainsi le terme de « tromperie fiscale » (<em>tax cheating</em>) pour regrouper sous une même dénomination les deux pratiques, qui recourent pareillement à des artifices pour neutraliser la loi.</p>
<p style="text-align:justify;"> Enfin, qu’il s’agisse d’activités proprement criminelles (trafic d’armes, de drogue, etc.), d’activités illégales (fausse facturation entre entreprises, versement de pots de vin pour l’obtention d’un marché public, fraude fiscale des particuliers, etc.) ou d’activités réputées légales (optimisation de prix de transfert dans les multinationales, cf. <em>infra</em>), toutes ont en commun d’utiliser les mêmes infrastructures pour le transit et le stockage des capitaux. En outre, ces circuits off-shore sont eux-mêmes très fortement imbriqués dans les circuits financiers « conventionnels », aboutissant ainsi à une corruption généralisée du système.</p>
<p style="text-align:justify;"> <strong>4. « Une mystérieuse Arachné, muse chasseresse, guette » </strong> (P. Valéry, <em>L’Araignée</em>)</p>
<p style="text-align:justify;">Shaxson propose une typologie des paradis fiscaux fondée sur l’histoire et une analyse de leurs connexions. Il distingue trois groupes principaux. Le premier groupe réunit les paradis fiscaux européens (Suisse, Luxembourg, Pays-Bas, Lichtenstein, Monaco, etc.), dont l’histoire et les activités sont ancrées dans celles du continent. Le second groupe est organisé à l’intérieur et autour des Etats-Unis : les Etats-Unis disposent en effet d’une vaste législation de type off-shore, aussi bien au niveau fédéral que local (dans des Etats tels que le Delaware, le Nevada, le Wyoming, etc.), et fonctionnent en relation avec toute une série de petits Etats et territoires éparpillés à travers la planète (îles Vierges américaines, îles Marshall, Panama, Libéria, etc.). Mais c’est au troisième groupe que Shaxson accorde une attention particulière, et qu’il nomme la « toile d’araignée » : c’est le réseau de paradis fiscaux qui s’étend autour de la City de Londres, et où serait placée presque la moitié de tous les actifs bancaires internationaux.</p>
<p style="text-align:justify;"> Ce réseau s’organise en trois cercles concentriques autour de Londres. Le premier cercle est constitué des trois dépendances de la Couronne britannique (Jersey, Guernesey et l’île de Man). Le deuxième réunit certains territoires britanniques outre-mer (îles Caïmans, Bermudes, îles Vierges britanniques, îles Turques-et-Caïques, Gibraltar, etc.). Le troisième est formé d’ex-colonies ou protectorats du Royaume-Uni (Hong-Kong, Dubaï, Irlande, etc.), parfois membres du Commonwealth (Singapour, Vanuatu dans le Pacifique Sud, etc.), qui ont gardé avec leur ancienne métropole des liens économiques et politiques très étroits. Ce vaste réseau couvre l’ensemble de la planète, avec des mailles stratégiquement placées à proximité des grandes zones économiques (Etats-Unis, Amérique du Sud, UE, Chine, pays pétroliers), qui attirent ainsi dans leurs rets une bonne part des capitaux flottants.</p>
<p style="text-align:justify;"> L’avantage de cette configuration, c’est qu’elle procure à Londres une place centrale dans les flux financiers internationaux. Elle offre également aux banquiers de la City une remarquable flexibilité quand il s’agit d’élaborer des montages juridiques qui pourraient être illégaux au regard du droit anglais : ils n’ont qu’à déplacer l’opération douteuse dans l’un des maillons du réseau où la législation est moins contraignante, et ils n’auront plus rien à craindre de la justice. Un adage de la City résume bien cette pratique : « <em>Jersey or jail</em> » (« Jersey ou la prison »). C’est enfin une configuration idéale pour le blanchiment d’argent : les fonds d’origine douteuse entrent dans la toile à l’un des points éloigné du centre, transitent par différentes mailles du réseau et arrivent tout propres à Londres.</p>
<p style="text-align:justify;">La dimension politique du réseau est essentielle pour en comprendre son fonctionnement. Il faut bien garder à l’esprit en particulier que les territoires du premier et du deuxième cercle se trouvent toujours sous la souveraineté du Royaume-Uni. Celui-ci assure leur défense et leur diplomatie, et y nomme un représentant qui participe au gouvernement local (un lieutenant-gouverneur à Jersey, un gouverneur aux Caïmans, etc.). Cette présence britannique, garantie de stabilité et de sécurité, est déterminante pour rassurer les investisseurs étrangers – et, de fait, ce contrôle est effectif : en août 2009 par exemple, le Royaume-Uni n’a pas hésité à imposer un gouvernement direct aux îles Turques-et-Caïques pour mettre fin à de graves affaires de corruption. On comprend du coup la parfaite hypocrisie du gouvernement et de la Banque d’Angleterre quand ceux-ci évoquent l’autonomie politique de ces territoires pour refuser d’intervenir en matière fiscale et financière. Ce <em>« half-in half-out »</em> institutionnel (moitié à l’intérieur, moitié à l’extérieur du Royaume-Uni) autorise en réalité toutes les finasseries et les dérobades ; pour Shaxson, il ne fait guère de doute que si ces possessions de la Couronne devenaient réellement indépendantes, elles seraient beaucoup moins attractives pour les capitaux étrangers.</p>
<p style="text-align:justify;"> Shaxson consacre enfin un chapitre entier à la City of London Corporation, l’autorité chargée d’administrer les trois kilomètres carrés du quartier des affaires de Londres. Cette entité unique au monde, dont l’origine remonte à la conquête normande, est complètement autonome vis-à-vis de la mairie de Londres et du gouvernement central ; elle est dirigée par le lord-maire (à ne pas confondre avec le maire de Londres) et ses membres sont élus par les quelque 9 000 habitants de l’arrondissement et… les sociétés (lesquelles se partagent 24 000 voix) ! Sorte d’ambassadrice des banques de la ville et véritable lobby financier, elle traite directement avec les officiels des pays étrangers et de l’Union européenne ; dotée de moyens considérables et d’un vaste réseau d’influence, elle reste l’un des bastions idéologiques les plus enragés de la dérégulation.</p>
<p style="text-align:justify;"><strong>5. « Viens y cacher l’amour et ta divine faute » </strong>(A. de Vigny, <em>La Maison</em><em> du berger</em>)</p>
<p style="text-align:justify;"> Entre les multinationales et les paradis fiscaux, c’est l’amour fou. Ainsi, en 2009, selon l’ONG Tax Justice Network, 99 des 100 plus grosses entreprises européennes avaient des filiales dans les paradis fiscaux. Pourquoi cette présence massive ? La gestion des « prix de transfert ». De quoi s’agit-il ? C’est une stratégie d’optimisation fiscale portant sur les prix de facturation auxquels les filiales d’une même multinationale s’échangent des biens et services (rappelons que les deux tiers du commerce international se réalise inter-groupes) : elle consiste à faire apparaître les profits dans des lieux à faible imposition (<em>i.e.</em> les paradis fiscaux) et les coûts dans les lieux à forte imposition (<em>i.e.</em> les autres Etats).</p>
<p style="text-align:justify;"> Il s’ensuit que le parcours physique d’une marchandise est complètement déconnecté de son parcours comptable. Soit un régime de bananes au Honduras. Celui-ci est récolté par l’employé local d’une multinationale américaine, expédié par bateau en Grande-Bretagne et vendu aux consommateurs dans un supermarché. Du point de vue fiscal, la question est la suivante : où est taxé le profit ? Théoriquement, une partie devrait l’être au Honduras (lieu de production), une autre au Royaume-Uni (lieu de consommation), et une autre encore aux Etats-Unis (où est enregistrée la société), en fonction de la localisation des différentes activités qui participent aux bénéfices et aux coûts.</p>
<p style="text-align:justify;"> Mais supposons maintenant que la multinationale ait établi son centre d’achat aux îles Caïmans, ses services financiers au Luxembourg, la gestion de la marque en Irlande, sa filiale transports sur l’île de Man, ses services juridiques à Jersey et sa filiale assurances aux Bermudes. Sur le papier, le régime de bananes suit alors un tout autre parcours que celui décrit précédemment : il quitte bien le Honduras mais, avant d’arriver en Grande-Bretagne, il transite par tous ces territoires où chaque filiale facture sa prestation (même si ladite prestation est réalisée physiquement dans des bureaux situés aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne) sur laquelle aucune taxe n’est perçue, puisque la filiale est enregistrée dans un paradis fiscal. En fin de course, c’est une part substantielle du profit total qui échappe à l’imposition des Etats.</p>
<p style="text-align:justify;"> La gestion des prix de transfert revient ainsi à structurer le prix des biens de façon à payer le moins d’impôts possible. En théorie, il est interdit aux filiales d’une multinationale de se facturer des biens et des prestations à des prix inférieurs à ceux pratiqués sur le marché entre deux entreprises indépendantes (principe du « prix de pleine concurrence »). En pratique, non seulement il est parfois difficile de déterminer un prix de marché (notamment quand il s’agit d’actifs immatériels), mais la complexité des montages juridiques et comptables permet souvent de nombreuses manipulations. Nous sommes alors au cœur de la vaste « zone grise » évoquée plus haut, entre l’absolument illégal et le complètement légal, où tout est possible ou presque.</p>
<p style="text-align:justify;"> Les paradis fiscaux aiment à dire qu’ils rendent les marchés plus « efficients » ; jusqu’à présent, toutefois, la manipulation des prix de transfert n’a jamais rendu les bananes moins chères et meilleures ; la seule chose qu’elle a réussi à créer , c’est une formidable bureaucratie juridique et comptable monopolisant des ressources qui seraient bien plus utiles ailleurs. En revanche, l’impact de cette pratique sur les finances publiques des Etats est énorme. En 2007, un tiers des 700 entreprises les plus importantes du Royaume-Uni n’avaient payé aucun impôt sur les sociétés dans leur pays. Shaxson aurait pu prendre l’exemple de la France : en 2009, selon le <a title="Rapport 2010 Conseil des prélèvements obligatoires" href="http://www.ccomptes.fr/fr/CPO/documents/divers/Rapport_de_synthese_Entreprises_et_niches_fiscales_et_sociales_071010.pdf" target="_blank">rapport d’octobre 2010 du Conseil des prélèvements obligatoires</a>, les entreprises du CAC (qui possèdent environ 1 500 filiales dans les paradis fiscaux) étaient en moyenne imposées à hauteur de 8 % de leurs bénéfices (contre 33 % en théorie), grâce notamment à une utilisation abusive des prix de transfert.</p>
<p style="text-align:justify;"> Si toutefois les multinationales payent encore un peu d’impôts dans les pays développés, c’est que les Etats réagissent et mettent en place des défenses. Mais ces défenses sont aussitôt contournées par les multinationales qui élaborent de nouveaux montages juridiques, poussant les Etats à adopter de nouvelles lois, etc., etc. <em>In fine</em>, ce jeu du chat et de la souris – dans lequel les grandes sociétés ont toujours un coup d’avance – aboutit à créer un droit fiscal extraordinairement complexe.</p>
<p style="text-align:justify;"> <strong>6. « On sent qu’il pourrit là de l’histoire inconnue » </strong>(V. Hugo, <em>Eviradnus</em>)</p>
<p style="text-align:justify;"><strong> </strong>L’un des aspects les plus passionnants de l’ouvrage de Shaxson est d’inscrire l’histoire des paradis fiscaux dans le cours de la Grande Histoire du XX<sup>e</sup> siècle. Le livre montre comment l’essor des paradis fiscaux a accompagné le développement de la mondialisation et de la dérégulation financière, elles-mêmes envisagées dans la continuité de la décolonisation. Shaxson décrit en particulier comment la Grande-Bretagne a réussi à survivre à la disparition de son empire colonial en mettant sur pied un système alternatif de captation des capitaux – la « toile d’araignée » décrite <em>supra</em> –, qui à l’heure actuelle fonctionne (entre autres) comme une formidable machine à pomper la richesse des pays en développement.</p>
<p style="text-align:justify;"> L’évènement fondateur de cette politique a été la création à Londres en 1957 du marché des eurodollars (l’<em>Euromarket</em>) ; l’acteur principal en a été la Banque d’Angleterre qui, bien que nationalisée en 1946, n’en restait pas moins ce club de gentlemen chargé de défendre les intérêts de la City et la prééminence de la livre sterling dans le commerce mondial. Or, justement, dès l’après-guerre, la concurrence du dollar et la décolonisation de l’empire britannique menacent la monnaie du pays. Le désastre de Suez en 1956 aggrave la situation et, pour parer à une désaffection pour la livre et continuer à attirer les capitaux, la Banque d’Angleterre augmente ses taux d’intérêt, ce qui provoque une récession. Un bras de fer s’engage entre le gouvernement et la Banque d’Angleterre (sur les taux et les prêts bancaires), qui se conclut par un deal : la Banque d’Angleterre garde la maîtrise des taux, le gouvernement en échange pourra intervenir pour contrôler les prêts des banques britanniques <em>libellés en livre sterling</em>.</p>
<p style="text-align:justify;"> Que se passe-t-il alors ? La Banque d’Angleterre laisse se constituer à Londres un marché de capitaux <em>libellés en dollars</em> qu’elle choisit expressément de ne pas réguler. « Faites ce que vous voulez », dit-elle en substance aux banques qui, affranchies de toute règle prudentielle dans l’attribution de leurs prêts (en dollars), peuvent du coup proposer des rémunérations avantageuses à leurs déposants. Opportunément alimenté à ses débuts par les avoirs russes en dollars que les Soviétiques ne veulent pas placer aux Etats-Unis (guerre froide oblige), ce marché se développe rapidement : les sociétés américaines elles-mêmes y voient bientôt un moyen d’échapper aux réglementations bancaires strictes de leur pays, aidées en cela par les banques britanniques qui ouvrent des filiales aux Bahamas ou aux Caïmans. Au fil des années, puis des décennies, ce marché de dollars off-shore (<em>i.e.</em> circulant en dehors du territoire américain), extrêmement profitable, s’étend à d’autres lieux de la planète et devient le premier pourvoyeur de capitaux du commerce mondial. En 1997, presque 90 % de tous les prêts internationaux étaient réalisés via l’<em>Euromarket</em>.</p>
<p style="text-align:justify;"> En définitive, les élites de la City ont pu préserver le rôle de Londres comme place financière prédominante en changeant simplement de cheval – en troquant la livre contre le dollar. Alors même que le monde était encore régi par les accords de Bretton Woods (contrôle des capitaux, parité fixe entre les monnaies, etc.), elles ont réussi à mettre en place un ordre bancaire et monétaire échappant au contrôle des Etats. L’<em>Euromarket</em> apparaît ainsi comme la matrice intellectuelle et fonctionnelle de la mondialisation dérégulée telle qu’elle a triomphé dans les années 1980 : sa création a été un « big-bang » bien plus grand encore que celui de 1986 (<em>i.e.</em> la libéralisation des marchés financiers britanniques par Margaret Thatcher). Les Etats-Unis auront résisté quelque temps à ce bouleversement. Même si les entreprises américaines ont cédé très tôt cédé aux sirènes de l’off-shore, les autorités auront cherché à défendre peu ou prou leur politique réglementaire et fiscale. Il faudra attendre la décennie 1980 pour que le pays, confronté à l’impérieuse nécessité de trouver de l’argent frais pour financer ses gigantesques déficits, embrasse résolument la dérégulation et se transforme à son tour en paradis fiscal.</p>
<p style="text-align:justify;"> D’un empire, l’autre : crise de Suez, naissance de l’<em>Euromarket</em>, la concomitance des deux évènements est emblématique et symbolise le passage d’un mode révolu de domination à un autre plus sophistiqué. En constituant au fil du temps un vaste réseau financier autour de la planète, le Royaume-Uni a su trouver un substitut remarquable à la domination coloniale pour assurer son train de vie. Aujourd’hui, bien davantage que les nations riches, ce sont les pays pauvres qui souffrent le plus des paradis fiscaux. Shaxson consacre ainsi un chapitre effroyable à la façon dont l’évasion fiscale entrave la croissance économique des pays en développement. Ces Etats souvent jeunes, en proie parfois à des guerres civiles, n’ont ni les moyens humains ni les ressources juridiques, financières, comptables, etc., pour s’imposer face aux multinationales ou lutter contre la corruption et la fraude fiscale. La manipulation des prix de transfert par les grandes sociétés internationales est particulièrement répandue dans les secteurs de l’énergie (pétrole, gaz) et de l’extraction minière, mais aussi dans l’agroalimentaire : chaque année, ce sont des dizaines, peut-être des centaines de milliards de dollars qui échappent au fisc de ces pays.</p>
<p style="text-align:justify;"> Tous les chiffres en fait donnent le vertige. Une étude a été menée en 2008 par l’Université du Massachusetts-Amherst sur 40 pays africains : sur la période 1970-2004, ces pays auraient perdu, suite à la fuite des capitaux, environ 420 milliards de dollars – 607 milliards en prenant en compte les intérêts perçus, soit presque trois fois le montant de leur dette cumulée sur cette période (227 milliards de dollars) ; de ce point de vue, les pays d’Afrique sont les créanciers nets du reste du monde, et non l’inverse. D’autres études soulignent que l’évasion fiscale des pays en développement est bien supérieure à l’aide publique qui leur est accordée chaque année par les pays riches. Shaxson aurait pu citer aussi les chiffres que donnait récemment <a title="Daniel Lebègue dans Télérama" href="http://television.telerama.fr/television/l-evasion-fiscale-coute-350-milliards-de-dollars-aux-pays-en-voie-de-developpement,69081.php" target="_blank">Daniel Lebègue</a> (dirigeant de la section française de l&#8217;ONG Transparency International) : selon <em>MyPrivateBanking Research Brief</em> (un bulletin confidentiel des financiers de la City), les fortunes privées d’Afrique et du Moyen-Orient s’élèvent à 1 500 milliards de dollars, dont au moins 15 % (225 milliards) obtenus de façon illégale et transférés à l’étranger ; l’essentiel de ces actifs illégaux (40 %) est situé à la City de Londres et dans ses dépendances (Jersey, Guernesey) – devant la Suisse (30 %).</p>
<p style="text-align:justify;"> Il y a plus de dix ans, Shaxson s’est intéressé à la façon dont le pétrole du Gabon a alimenté pendant des décennies les caisses noires des partis politiques et des services secrets français. Il n’avait pas saisi à l’époque l’importance des paradis fiscaux dans la circulation de l’argent, et encore moins compris leur signification politique. Comment en aurait-il pu être autrement ? Eva Joly, qui a enquêté sur l’affaire Elf, le disait elle-même : « J’ai mis longtemps à comprendre que le recours grandissant à ces juridictions [les paradis fiscaux] avait un lien avec la décolonisation. C’est une forme moderne de colonialisme. »</p>
<p style="text-align:justify;"> <strong>7. « Nous regardons avec effroi les poulpes des profondeurs »</strong> (G. Apollinaire, <em>Zone</em>)</p>
<p style="text-align:justify;"> Shaxson nous découvre dans son livre un monde qui a fait sécession de la morale commune. Dans ce monde, on considère que l’impôt est une atteinte à la propriété et à la liberté, et non une juste rétribution pour tout ce que la société vous a permis de réaliser. Il est donc naturel de ne pas payer d’impôt si vous êtes assez malin pour échapper au fisc. C’est même un titre de gloire, censé vous procurer le respect de vos pairs. C’est conforme aussi à la nature de l’homme : l’individu cherche toujours à maximiser son intérêt personnel, dit-on, pourquoi donc le contrarier dans la réalisation de son être, etc., etc. ?</p>
<p style="text-align:justify;"> Ce monde où règne un individualisme crasse semble avoir en fait éliminé l’idée même d’intérêt commun. Il incarne au plus haut point l’antagonisme entre intérêts privés et règles collectives. Son mode de fonctionnement est doublement anti-démocratique : il s’agit à chaque fois de contourner une loi votée <em>quelque part</em> en influant <em>ailleurs</em> sur les faiseurs de loi ; à l’abri des regards et de la curiosité publique, quelques hommes que réunissent leur position, leur entregent et leur fortune discutent tranquillement de défaire ce que la représentation nationale d’un pays souverain a décidé. Leur exaltation de la « liberté » n’est que pure rhétorique : aussi bien à Jersey qu’aux Caïmans ou à la City of London Corporation, on ne tolère pas la critique, et encore moins la dissidence. Les opposants, les francs-tireurs, les sceptiques – il y en a quand même ! – sont intimidés et ostracisés. Ce monde a en outre complètement perverti le langage et forgé sa propre novlangue : il n’y a plus un seul centre off-shore qui ne se présente pas aujourd’hui comme une « juridiction bien réglementée, coopérative et transparente ».</p>
<p style="text-align:justify;"> En définitive, les paradis fiscaux s’inscrivent parfaitement dans le projet néolibéral de liquidation de l’Etat-providence. La pression fiscale qu’ils exercent au nom du saint principe de concurrence permet un nivellement par le bas des politiques fiscales des gouvernements (<em>« a race to the bottom »</em> : une course à l’abîme…). Face au siphonage de ses ressources, l’Etat est conduit à mener une double politique : d’une part, réduire ses dépenses, et donc tailler dans les services publics ; d’autre part, trouver de nouvelles sources de financement, et donc taxer davantage ceux qui ne peuvent pas échapper à l’impôt (par exemple, en augmentant la TVA). L’antique maxime de justice fiscale « à chacun selon ses facultés » (en vertu de laquelle chaque personne contribue à l’impôt en fonction de ses revenus) a été mise au rebut au profit de considérations beaucoup plus pragmatiques : aujourd’hui, celui qui paye l’impôt, c’est celui qui n’a pas les moyens d’embaucher un fiscaliste ou d’ouvrir un compte à Zurich. Cela vaut autant pour les particuliers que pour les entreprises : les PME, en proportion de leurs bénéfices, payent plus d’impôts que les multinationales. L’opposition entre riches et pauvres recouvre désormais une opposition entre <em>mobiles</em> et <em>immobiles</em>. La <em>mobilité</em> dont il s’agit ici n’est pas celle évidemment qui depuis trente ans sert à légitimer la précarisation des salariés : c’est la faculté bien réelle de pouvoir changer de pays à tout moment pour profiter d’un statut fiscal taillé sur mesure (<em>cf</em>. le statut de « résident non domicilié » au Royaume-Uni, qui permet aux étrangers fortunés de ne pas payer d’impôts dans le pays). Les inégalités explosent, et ce sont <em>in fine</em> les personnes ordinaires qui, par leurs impôts, financent les privilèges fiscaux des plus riches. Comme disait la millionnaire new-yorkaise Leona Hemsley : « Les impôts, c’est pour les petites gens » (<em>« Taxes are for the little people »</em>).</p>
<p style="text-align:justify;"> Shaxson conclut son ouvrage par une série de propositions destinées à lutter contre les paradis fiscaux et invite les gouvernements et les opinions publiques à ouvrir un grand débat sur le sujet. Son mot d’ordre : les citoyens doivent se réapproprier la question fiscale et les Etats prendre leurs responsabilités. L’auteur reconnaît toutefois que cela suppose un véritable changement culturel, une révolution des mentalités à rebours donc de la pensée dominante et des euphémismes de toutes sortes qui prolifèrent dans le discours politique et médiatique. Eh oui, le combat est aussi linguistique ! Il est vrai que les occasions d’en découdre ne manquent pas. On a beaucoup parlé récemment des « dérives de l’<em>assistanat</em> ». On ne peut être que d’accord : il est grand temps de mettre fin à l’assistanat de la classe dominante par les « petites gens », et de fermer ces paradis artificiels qui sont l’enfer des autres !</p>
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<hr align="left" size="1" width="33%" />
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<p><a title="" href="#_ftnref1">[1]</a> <em>“A place that seeks to attract business by offering politically stable facilities to help people or entities get around the rules, laws and regulations of jurisdictions elsewhere.”</em></p>
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<br />Filed under: <a href='http://bloginlondon.wordpress.com/category/neoliberalism/'>Neoliberalism</a>  <img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=bloginlondon.wordpress.com&#038;blog=8092378&#038;post=330&#038;subd=bloginlondon&#038;ref=&#038;feed=1" width="1" height="1" />]]></content:encoded>
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			<media:title type="html">Emmanuel Quilgars</media:title>
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		<title>La Grande-Bretagne à l&#8217;encan ?</title>
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		<pubDate>Tue, 15 Mar 2011 08:33:58 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Emmanuel Quilgars</dc:creator>
				<category><![CDATA[Neoliberalism]]></category>
		<category><![CDATA[critique des médias]]></category>
		<category><![CDATA[démocratie anglaise]]></category>
		<category><![CDATA[dette publique]]></category>
		<category><![CDATA[fabrique du consentement]]></category>
		<category><![CDATA[néolibéralisme]]></category>
		<category><![CDATA[privatisations]]></category>
		<category><![CDATA[Selling off Britain]]></category>

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		<description><![CDATA[Quand on n’a plus d’argent pour payer ses dettes, on vent les bijoux de famille, n’est-ce pas ? Pourquoi alors l’Etat britannique ne ferait-il pas ce que les particuliers font d’eux-mêmes quand ils sont endettés ? C’est cette idée simple que, le &#8230; <a href="http://bloginlondon.wordpress.com/2011/03/15/la-grande-bretagne-a-lencan/">Continue reading <span class="meta-nav">&#8594;</span></a><img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=bloginlondon.wordpress.com&#038;blog=8092378&#038;post=312&#038;subd=bloginlondon&#038;ref=&#038;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align:justify;">Quand on n’a plus d’argent pour payer ses dettes, on vent les bijoux de famille, n’est-ce pas ? Pourquoi alors l’Etat britannique ne ferait-il pas ce que les particuliers font d’eux-mêmes quand ils sont endettés ? C’est cette idée simple que, le lundi 7 mars, la chaîne publique Channel 4 a voulu expérimenter avec ses téléspectateurs, dans le cadre de l’émission Dispatches : <em>« Selling off Britain » </em>(littéralement : « vendre/liquider la Grande-Bretagne »).<span id="more-312"></span></p>
<p style="text-align:justify;">Rappelons le contexte : au mois de février dernier, le gouvernement Cameron a été contraint de renoncer à son projet de vendre au moins la moitié des 258 000 hectares de forêts du pays. Un projet mal ficelé (il est apparu que l’opération ne serait pas rentable pour le Trésor, rien de garantissait l’accès du public aux forêts privatisées, etc.), une mobilisation citoyenne massive (une pétition de plus de 500 000 signatures, des manifestations ponctuelles) et une opinion largement hostile à la vente du domaine forestier (84 % selon un sondage) ont eu raison de cette « folie » (selon le mot d’Ed Miliband, le leader travailliste).</p>
<p style="text-align:justify;">L’idée pourtant est dans l’air du temps – l’idée que, pour rétablir les comptes publics, le gouvernement pourrait vendre le patrimoine appartenant à l’Etat et aux collectivités locales. D’où le programme <em>« Selling off Britain »</em> de Channel 4 : puisque les actifs publics sont estimés à 337 milliards de livres (de Buckingham Palace à Stonehenge en passant par les usines d’uranium), pourquoi ne pas en céder une partie pour diminuer la dette publique qui s’élève à 867 milliards ? Cela permettrait de réduire les intérêts de cette dette et, par là même, le déficit budgétaire (un peu comme « réduire le montant de son emprunt immobilier permet de réduire son découvert », comme le précisait avant l’émission le présentateur Krishnan Guru-Murthy sur son blog). De nouvelles dépenses, plus propices à la croissance, pourraient alors être engagées…</p>
<p style="text-align:justify;">L’émission se voulait à la fois ludique, pédagogique et démocratique. Le dispositif était le suivant : les personnes présentes sur le plateau étaient invitées à se prononcer successivement sur la vente de quatre lots de biens publics ; après un petit reportage sur le lot en question, un bref débat avait lieu entre partisans et adversaires de l’opération, puis on passait au vote. Le premier lot regroupait les biens immobiliers de l’Etat (à titre d’exemple : des logements de fonction pour juges et le palais Saint James de Londres) ; le deuxième, les autoroutes du pays ; le troisième, les biens sans affectation des municipalités (exemple : Birmingham) ; le quatrième, les « forces armées ». Chaque lot était évalué financièrement (en centaines de millions ou en dizaines de milliards de livres), ce qui devait correspondre à une réduction d’autant de la dette publique.</p>
<p style="text-align:justify;">Le moins que l’on puisse dire, c’est que le résultat a été sans équivoque : à chaque fois, le plateau a voté <em>contre</em> les ventes, à une large majorité (de 58 % à 83 % selon les lots). Le présentateur a même eu l’air un peu étonné d’un rejet si net. Quand à la fin de l’émission est venu le moment des comptes, il a bien fallu se rendre à l’évidence : le Britannique ordinaire, dans sa grande sagesse, avait réduit la dette du pays de 0 £.</p>
<p style="text-align:justify;">Quelle signification toutefois donner à ce résultat ? D’une certaine manière, il ne nous apprend rien, il est conforme à ce que l’on sait déjà et que confirme la plupart des enquêtes d’opinion : comme l’a montré l’affaire des forêts, le pays dans sa grande majorité est opposé à la privatisation des biens publics, tout comme il est opposé – sur un autre plan – à la privatisation des services publics tel le NHS (le service de santé). En revanche, l’émission elle-même nous en apprend beaucoup sur les mécanismes de la domination idéologique : aussi bien dans son concept que dans son déroulement, elle présente un exemple archétypique de la façon dans la pensée néolibérale imprègne la société britannique.</p>
<p style="text-align:justify;">D’abord, l’émission invite le téléspectateur à se représenter le problème de la dette et du déficit sous un angle particulier – sous l’angle précisément de la solution qui lui est proposée : la vente des biens publics, la privatisation (éventuellement <em>totale</em>) du pays. A défaut d’être souhaitable, cette privatisation est donc envisagée d’emblée comme possible, en tout cas comme étant une mesure digne d’être examinée et discutée. Cet « effet de présupposition » permet ainsi de circonscrire le cadre théorique dans lequel le débat politique et économique doit avoir lieu. A contrario, on imagine mal Channel 4 organiser une émission où les personnes présentes sur le plateau devraient décider de nationaliser tel ou tel bien privé, d’augmenter tel ou tel impôt, ou de renoncer à rembourser tel ou tel créancier : ces cas de figure, par définition, sont exclus du dogme.</p>
<p style="text-align:justify;">Par ailleurs, le téléspectateur – dont est rappelé sa qualité de « copropriétaire » des biens publics – est convié à entrer dans la peau des gouvernants. Cette mise en situation suggère que le patrimoine d’un Etat se gère comme celui d’un ménage, qu’une dette publique équivaut à un emprunt immobilier, et que le « bon sens » et quelques additions soustractions suffisent pour prendre les bonnes décisions. En fait, cette identification temporaire avec les agents du pouvoir est ce qui permet de construire à terme, si ce n’est une adhésion explicite, du moins une acceptation résignée à la politique gouvernementale. L’émission pousse le téléspectateur à subjectiviser une contrainte posée comme extérieure et irrésistible (la dette, le déficit) et un moyen spécifique d’y répondre (privatiser les biens publics) : même si, dans un premier temps, la solution proposée est rejetée, il est escompté que le Britannique moyen, qui aura partagé quelques instants les affres du décideur devant une situation sans issue, saura se montrer raisonnable quand finalement c’est cette solution-là qui sera retenue – plus raisonnable par exemple que le Grec qui, pareillement sommé de vendre ses aéroports, ses plages voire ses îles, descend dans la rue et proteste.</p>
<p style="text-align:justify;">Pour que cette « fabrique du consentement » fonctionne au mieux, il faut bien sûr que soient évacués du champ de la réflexion les arguments susceptibles de remettre en cause la manière dont est posé le problème. A cet égard, nous n’avons pas été surpris de la relative pauvreté du débat qui a lieu au cours de l’émission. Les partisans de la vente des biens publics ont mis en avant l’impérieuse nécessité de réduire la dette colossale du pays, la mauvaise utilisation que faisait l’Etat des biens lui appartenant, la supériorité de la gestion privée sur la gestion publique, et les profits et revenus que pourraient générer les privatisations. En face, les opposants ont fait valoir des considérations politiques (le programme des Tories aux dernières élections ne prévoyait pas de telles ventes) ou moralo-sentimentales (les biens publics appartiennent à « la communauté », ils participent de l’identité du pays, etc.). L’opposant le plus énergique a été un économiste de Cambridge, Michael Kitson, qui a rappelé que le meilleur moyen de lutter contre le déficit public était de favoriser la croissance et l’emploi, qu’une gestion privée n’était pas en soi une garantie d’efficacité (car soumise uniquement à l’exigence du profit) et que l’Etat pouvait administrer ses biens d’une façon tout à fait satisfaisante du point de vue économique.</p>
<p style="text-align:justify;">Le plus étonnant, toutefois, c’est que jamais au cours de l’émission n’a pas été rappelé ce fait pourtant fondamental – à savoir que la forte augmentation de la dette publique et du déficit budgétaire était lié directement au sauvetage des banques en 2008 et ne relevait pas d’un défaut inhérent au fonctionnement de l’Etat (à supposer d’ailleurs que la dette et le déficit soient toujours un défaut). Par ailleurs, aucun intervenant n’a soulevé l’une des questions suivantes : <em>qui</em> allait acheter les biens publics, avec <em>quel argent</em>, en empruntant auprès de <em>qui</em>, etc. ? Un contradicteur habile et rigoureux aurait facilement pu démontrer que les bénéficiaires de ces privatisations, si elles avaient lieu, seraient en dernier ressort ceux-là même qui étaient responsable de l’explosion de la dette et du déficit. Mais il aurait fallu alors énoncer quelques vérités désagréables sur la nature de la dette publique, sur l’identité des créanciers, sur la circulation monétaire entre la Banque centrale, les banques privées et les riches particuliers, sur le rôle du pouvoir d’Etat dans l’organisation de ces flux, etc. – et tout cela aurait fatalement débouché sur la dénonciation du fonctionnement oligarchique de la société anglaise. Est-ce vraiment ce que souhaitaient les concepteurs de <em>« Selling off Britain » </em>?</p>
<p style="text-align:justify;">Une émission de ce type, grand public et superficielle, laisse donc forcément perplexe. Elle témoigne surtout du carcan idéologique dans lequel est enfermée la Grande-Bretagne. Un plateau TV censé représenter l’opinion majoritaire se déclare certes contre la privatisation rampante du pays, mais à l’intérieur d’un dispositif médiatique biaisé, au terme d’un débat convenu, et sans que des arguments décisifs contre cette privatisation aient été invoqués. Sans doute le public n’a-t-il pas besoin d’un long discours pour être hostile à ces ventes : il sait d’instinct que, d’une manière ou d’une autre, elles ne lui profiteront pas et permettront avant tout à une poignée de promoteurs et de financiers de s’enrichir à ses dépends. Mais le sentiment et l’instinct populaires gagnent toujours à s’appuyer sur une solide démonstration – cela permet de couper court en particulier à l’argument selon lequel « le peuple ne pense pas ». On remarquera du reste que les partisans de la grande braderie du pays sont restés étrangement impassibles sur le plateau : ils savent bien que, au fond, l’opinion majoritaire – qu’il faut bien laisser s’exprimer, démocratie oblige – pèsera peu face à l’implacable logique du marché. Finalement, tout se passe comme si ni l’un ni l’autre des deux camps n’avait explicité sa pensée. Les formes du débat démocratique ont été préservées, mais celui-ci a été vidé de sa substance : <em>les choses essentielles n’ont pas été dites, les vérités dérangeantes ont été refoulées.</em></p>
<p style="text-align:justify;">Une escarmouche en fin d’émission a permis pourtant de lever un coin du voile. Invitée à commenter le vote du public, Edwina Currie, une ex-députée Tory, a objecté que le plateau n’était pas « représentatif ». Piqué au vif, le présentateur a rappelé la mobilisation contre la vente des forêts et a trouvé curieuse cette tendance des conservateurs à toujours méconnaître les sentiments du public (<em>“misjudge the public mood”</em>). La députée a alors opéré une retraite tactique en faisant un bref plaidoyer, non plus cette fois pour la vente pure et simple des biens de l’Etat, mais pour leur location à long terme. Il est peu dire que cet échange est emblématique du dialogue à trois temps qui, depuis pas mal de temps déjà, structure la relation entre « gouvernants » et « gouvernés » : 1. Le pouvoir en place invoque sa légitimité électorale pour imposer ses choix économiques. 2. Le « pays réel » manifeste son opposition aux mesures prises, <em>via</em> les sondages, les médias, les pétitions, les manifestations, etc. 3. Le pouvoir concède un faux compromis, qui permet de réaliser tout de suite une partie du programme en reportant à plus tard l’exécution du reste.</p>
<p style="text-align:justify;">Nous avons là toutes les données pour comprendre l’impasse politique que connaît l’Angleterre : la gouvernance néolibérale du pays en est réduite à construire des « représentativités » ad hoc pour justifier une politique économique qu’une majorité de la population réprouve ; les médias dominants donnent un large écho à la colère publique – selon les canons du pluralisme démocratique dont ils se prétendent les garants – mais, dans le même temps, ils s’avèrent incapables de diffuser et d’articuler une critique radicale et cohérente du système ; le citoyen rumine sa frustration, et tire de son impuissance la conclusion que les élections sont une farce n’aboutissant qu’à une concentration accrue du pouvoir et des richesses. Nous sommes au point de rupture du légal et du légitime, mais sans discours alternatif audible. Bref, si le capitalisme anglo-saxon est à l’agonie, la démocratie britannique est également bien malade.</p>
<br />Filed under: <a href='http://bloginlondon.wordpress.com/category/neoliberalism/'>Neoliberalism</a>  <img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=bloginlondon.wordpress.com&#038;blog=8092378&#038;post=312&#038;subd=bloginlondon&#038;ref=&#038;feed=1" width="1" height="1" />]]></content:encoded>
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		<title>Comparing France and the UK: Discourse on Method</title>
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		<pubDate>Wed, 25 Aug 2010 08:51:49 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Emmanuel Quilgars</dc:creator>
				<category><![CDATA[The Entente Cordiale]]></category>

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		<description><![CDATA[When comparing France and the UK, the biggest mistake is to compare things and not relations between things. For instance, anyone can see that beer is cheaper in England than in France. But what conclusion can be drawn from this &#8230; <a href="http://bloginlondon.wordpress.com/2010/08/25/comparing-france-and-the-uk-discourse-on-method/">Continue reading <span class="meta-nav">&#8594;</span></a><img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=bloginlondon.wordpress.com&#038;blog=8092378&#038;post=298&#038;subd=bloginlondon&#038;ref=&#038;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align:justify;">When comparing France and the UK, the biggest mistake is to compare <em>things</em> and not <em>relations between things</em>. For instance, anyone can see that beer is cheaper in England than in France. But what conclusion can be drawn from this statement? “Oh, what a wonderful country this is, where you drink a pint for £3!” Such a comment seems to me a little shallow… It would be more interesting to complete the description, for example, by adding that wine in England is more expensive than in France. It highlights the cultural differences between a brewing country and a wine-growing one. But we could even go further and recall some figures about alcohol consumption: in 1961, 4.5 litres of pure alcohol was consumed per inhabitant in the UK, while 17.7 in France; in 2001, the numbers are respectively 8.5 and 10.7. These <span style="color:#0000ff;"><a title="Alcohol consumption" href="http://www.ireb.com/sites/default/files/focus/Focus%20n6.pdf" target="_blank">data</a> <span style="color:#000000;">show </span></span>that the alcohol drinking practices tend to converge on both sides of the Channel – not only in quantity but also in quality: indeed, British people are steadily drinking less beer and more wine, while in France the share of beer in total alcohol consumption is slowly rising. Conclusion? Despite strong idiosyncratic traditions and some real differences, cultural practices in the two countries have gradually become closer.<span id="more-298"></span></p>
<p style="text-align:justify;">The same comparison method should be implemented as regard politics. Instead of fruitlessly comparing point by point the particularities of each country, it is far more useful to find out and emphasize the <em>functional equivalents</em> between them. For instance, at the diplomatic level, the “special relationship” (in the UK) and the “Franco-German couple” (in France) have a similar function: thanks to a privileged alliance with a more powerful nation (the USA for the UK, Germany for France), both countries try to promote their own interests and defend their influence on the international scene. Another example: the anti-immigration discourse in France has its structural equivalent in the Eurosceptic discourse in the UK; in both cases, a demagogic, scapegoating rhetoric is used by political parties to evade the true issue confronting the country – <em>i.e.</em> the issue of a democratic government yielding its powers to financial markets. Even the opposition between a “monarchy” and a “republic” is more symbolic than significant, because it does not square with a notable difference in social stratification and class structure: according to a <a title="OECD report" href="http://www.oecd.org/dataoecd/2/7/45002641.pdf" target="_blank">recent report of the OECD</a>, the UK has the lowest intergenerational social mobility of OECD countries, followed by Italy, the USA and… France; it seems thus that the French “republican elitism” is almost as efficient as the British “aristocratic ethos” in contributing to the perpetuity of an unequal and hierarchical society.</p>
<p style="text-align:justify;">In conclusion, differences are not present where they are supposed to be. Comparing is a difficult art.</p>
<br />Filed under: <a href='http://bloginlondon.wordpress.com/category/the-entente-cordiale/'>The Entente Cordiale</a>  <img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=bloginlondon.wordpress.com&#038;blog=8092378&#038;post=298&#038;subd=bloginlondon&#038;ref=&#038;feed=1" width="1" height="1" />]]></content:encoded>
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		<title>Faut-il encore monter dans l&#8217;ascenseur social ?</title>
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		<pubDate>Thu, 29 Jul 2010 06:32:19 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Emmanuel Quilgars</dc:creator>
				<category><![CDATA[French affairs]]></category>
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				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align:justify;">J’ai toujours aimé Henry Miller. Ce n’était pas le genre d’homme à prendre l’ascenseur social. Dans <em>Virage à 80</em>, un court texte de la fin de sa vie, il écrit ceci : « Ce sont les petites choses qui comptent – pas la renommée, ni le succès, ni la fortune. En haut de l’échelle la place est rare, tandis qu’en bas on est des foules à tenir ensemble sans se bousculer et sans personne pour vous emmerder. » Miller était un sage : il avait compris que l’ascension sociale n’est pas un paisible voyage, mais un combat acharné contre soi-même et les autres.<span id="more-288"></span></p>
<p style="text-align:justify;">De nos jours, rares sont les personnes qui renoncent ainsi à leur ticket pour les sommets. Il vaut mieux d’ailleurs ne pas s’en vanter : c’est rarement perçu comme un choix éthique mais au mieux comme un manque pathétique d’ambition, au pire comme un comportement déviant, anti-social, aux limites de la pathologie mentale.</p>
<p style="text-align:justify;">Il faut dire qu’aujourd’hui, à la différence des générations précédentes, l’aspiration à la réussite prend les apparences d’un véritable sauve-qui-peut. C’est compréhensible, du reste : l’époque est tellement désespérée, l’avenir si sombre, que chacun veut – pour soi-même ou sa progéniture – l’assurance d’une planche de salut. Face à la déliquescence inéluctable de l’Etat-providence, on sait bien que les services de base comme la santé, l’éducation et la retraite vont devenir des luxes et que, dans ces conditions, il vaut mieux prendre les devants. Autrement dit, l’ascenseur social, c’est un peu le canot du Titanic : c’est la seule façon de ne pas sombrer quand le pays fait naufrage. Et évidemment, comme pour le Titanic, il n’y aura pas de place pour tout le monde. <em>Vae victis !</em></p>
<p style="text-align:justify;">Reconnaissons que l’expression « ascenseur social » est une excellente métaphore. Elle donne une image édulcorée de la mobilité sociale, comme si celle-ci n’était qu’une question technique et que toute panne supposée du moteur pouvait être réglée avec trois serrements de boulons comme n’importe quel problème mécanique. Elle suggère de plus un trajet rapide, uniforme et sans heurt, à l’image du parcours paisible que suivra l’heureux impétrant – à l’image aussi des qualités dont il devra faire preuve dans sa carrière : confiance, efficacité, et promptitude dans l’action. Enfin, c’est une métaphore dont le sens figuré se réalise dans le sens propre : on imagine très bien que celui qui aura pris l’ascenseur social aura le droit de monter tous les jours dans une cabine aseptisée pour rejoindre son bureau en haut d’une tour. En comparaison, il est vrai, « escalier social » ferait un peu pue-la-sueur, un peu laborieux. Quant au « téléphérique social » (un engin pourtant censé aller beaucoup plus haut qu’un simple ascenseur), il embarque bien trop de monde pour être attractif : l’ascension sociale, pour être exemplaire, doit être réservée à une minorité.</p>
<p style="text-align:justify;">C’est d’ailleurs une nécessité structurelle : même si on le voulait, tout le monde ne pourrait pas monter dans l’ascenseur. Les postes de direction, de management, de recherche, etc., sont par définition en nombre limité, tandis qu’il faudra toujours une main-d’œuvre abondante et mal payée pour exécuter les mille et une taches ingrates indispensables au bon fonctionnement du capitalisme. D’autre part, parmi les <em>happy few</em> de l’ascenseur, tous n’arriveront pas au sommet : la plupart descendront aux étages intermédiaires, beaucoup même ne graviront qu’un pallier. Mais ce n’est déjà pas si mal – et, du reste, chacun est prié de nourrir des ambitions raisonnables, en rapport avec ses capacités réelles. Il est inutile de nourrir des rêves de grandeur démesurés : l’ascenseur n’est destiné à vous convoyer qu’à la place que vous méritez, pas plus haut. C’est ce qu’on appelle l’« allocation optimale du capital humain ».</p>
<p style="text-align:justify;">Il ne faudrait pas voir cependant dans l’ascenseur social uniquement un outil de gestion de ressources humaines à l’échelle d’un pays. Il a aussi – voire surtout – une fonction idéologique : car en figurant une circulation, même minimale, d’une classe sociale à l’autre, il accrédite l’idée que l’accès aux fonctions importantes n’est pas seulement une affaire de naissance mais aussi de mérite, et légitime de ce fait la représentation hiérarchique de la société. On comprend du coup pourquoi l’adhésion de l’opinion publique au modèle de l’ascenseur social est si importante pour l’idéologie dominante : d’une part, elle garantit l’adhésion à un modèle de société inégalitaire et, d’autre part, elle individualise les parcours et affaiblit les sentiments d’appartenance de classe et de solidarité collective. En effet, pourquoi s’identifier à un groupe donné, à une catégorie – les ouvriers, les prolétaires, etc. – puisque, de toute façon, on va s’en extirper et être aspiré vers le haut ? Et si ce n’est pas moi, ce sera donc mon fils…</p>
<p style="text-align:justify;">En effet, la mobilité sociale s’envisage surtout comme un processus intergénérationnel. Elle est porteuse d’une promesse : « Le fils ira plus haut que le père. » Ce qui donne, du point de vue du père : « Mon fils ira plus haut que moi. » Cette promesse d’<em>ascension par la descendance</em>, le discours de légitimation de l’ordre établi doit l’entretenir indéfiniment : ce qui importe, c’est que le père maintienne sa confiance dans la société et ses mécanismes de promotion interne, de façon à ce que sa participation à ladite société soit la plus loyale possible (ne serait-ce que pour une raison intéressée : préparer le terrain au fils), alors même que son propre sort peut lui sembler injuste. Le succès escompté du fils sera pour le père à la fois une consolation, une justification et une revanche – même si, compte tenu des contraintes insurmontables de la biologie humaine, il lui faudra parfois se projeter <em>post mortem</em> pour se représenter le fils dans toute sa gloire. De ce point de vue, l’ascenseur social apparaît comme une forme sécularisée de l’espérance eschatologique, à la différence que la rétribution de la vie bonne et l’avènement de la justice (sociale, en l’espèce) ne sont pas remises à un lointain Jugement dernier, mais intégrées dans le prolongement immédiat de l’existence personnelle – à portée de vue, donc –, <em>via</em> sa progéniture.</p>
<p style="text-align:justify;">Au cœur du dispositif, bien sûr, il y a l’école, soumise à une double exigence : d’une part, opérer une sélection parmi les élèves dont elle a la charge, en vue de la grande distribution des postes à l’âge adulte ; d’autre part, faire en sorte que cette sélection soit juste, ou du moins apparaisse comme telle auprès des parties prenantes, notamment les inévitables perdants du processus. Le concept d’« égalité des chances » articule à merveille ces deux objectifs : car en promouvant le principe d’une compétition équitable entre les élèves – une sorte de <em>concurrence libre et non faussée</em> au niveau scolaire –, où chacun est supposé bénéficier de chances égales de réussite, il légitime de ce fait l’inégalité des conditions qui en résulte nécessairement ; les <em>loosers</em> n’ont qu’à s’en prendre qu’à eux-mêmes, qu’à leur manque de détermination, de travail ou de talent.</p>
<p style="text-align:justify;">C’est donc par une mise en concurrence des enfants – dès leur plus jeune âge, pour favoriser l’intériorisation précoce des normes de sélection – que sont triés ceux qui bénéficieront de l’ascenseur social. La méthode peut paraître brutale aux âmes sensibles, mais on nous assure qu’une telle compétition est inévitable (« Par quoi la remplacer ? ») et que, surtout, suffisamment régulée, elle offre aux enfants de pauvres les mêmes opportunités de succès que les enfants de riches. « Ah bon ? – Absolument. » Car l’Etat, dans sa grande sagesse, a prévu des mécanismes pour veiller au bon fonctionnement du libre jeu de la concurrence scolaire. Par exemple, pour limiter le monopole des enfants des milieux favorisés sur le marché des diplômes de grandes écoles, il a récemment fixé sur ce marché un « quota » de 30 % de boursiers.</p>
<p style="text-align:justify;">Ce faisant, l’on admet certes implicitement que, durant les quatorze années qui ont précédé l’accès à ces prestigieuses institutions (à bac +2), l’école n’a pas été capable de neutraliser les effets de l’origine sociale dans l’acquisition du savoir (ou, du moins, dans l’acquisition d’un savoir conforme aux exigences standardisées des concours). Mais, après tout, n’est-ce pas là faire preuve de réalisme ? Il est temps d’abandonner les vieilles lunes et de renoncer à fixer à l’école des objectifs inatteignables. Il faut se concentrer sur ce qu’elle peut réellement faire : « traiter différemment des gens différents ». D’ailleurs, ne nous méprenons pas : même avec des quotas, le principe concurrentiel dans la sélection des élèves n’est pas abandonné, loin de là ; il est simplement perfectionné, affiné, customisé, ajusté à cette humanité spécifique que sont les catégories populaires.</p>
<p style="text-align:justify;">Il suffit de se référer à ce que disait en octobre 2009 Valérie Pécresse, la ministre de l’Enseignement supérieur, à propos du recrutement des grandes écoles : « L’ascenseur social est bloqué, justement parce que nous ne savons pas faire évoluer nos concours […]. Si les grandes écoles se penchaient sur le problème de la reproduction sociale qui est la leur, sans doute auraient-elles un travail à faire sur les épreuves de sélection. » Autrement dit : les concours actuels, parce que socialement discriminants, ne sont pas assez concurrentiels ; pour rendre le marché scolaire plus juste, il faut donc pallier cette discrimination qui fausse la compétition entre élèves et définir des critères de sélection qui corrigent les désavantages concurrentiels dont souffrent les enfants des milieux défavorisés. Il se trouve d’ailleurs que la ministre avait déjà son idée sur ce que pourraient être ces nouveaux critères : selon elle, les concours devraient prendre en compte « la personnalité, la valeur, l’intensité du parcours » du candidat.</p>
<p style="text-align:justify;">On peut donc imaginer que, dans un système idéal, les boursiers soient soumis à un double processus d’évaluation : d’une part, ils devront se soumettre aux épreuves traditionnelles de leur discipline, afin de vérifier leur compétences intellectuelles. Mais ils seront également jugés en fonction de critères psychologiques, comportementaux et biographiques, à travers l’examen de leur « personnalité » (et donc de leur plus ou moindre grande conformité aux valeurs et à l’éthos spécifiques des grandes écoles) et de leur « parcours » (étant entendu que, plus le candidat aura eu à franchir d’obstacles, plus sa trajectoire de vie sera notée positivement, conformément aux représentations stéréotypées du « combat pour la vie »). Les boursiers étant loin d’être homogènes dans leurs performances, nul doute que cette double procédure permettra de les hiérarchiser avec une précision toute scientifique, à la fois entre eux et relativement aux autres candidats, entre les différentes grandes écoles et au sein de chacune d’elles, sur le plan académique et sur le plan personnel, au niveau de leurs réalisations et au niveau de leurs potentialités, etc.</p>
<p style="text-align:justify;">En définitive, l’« ouverture sociale » des grandes écoles vise autant à assurer, par des mesures de discrimination positive, la visibilité des enfants des milieux populaires au sein de l’élite, de façon à entretenir l’image d’une société ouverte et mobile, qu’à universaliser le principe de concurrence comme principe organisateur du monde social – principe qui paraîtra d’autant plus légitime qu’il sera appliqué dans la pratique de façon sophistiquée et concernera, via la prolifération des critères de sélection, tous les aspects de la personne. Or, si ce principe de compétition universelle entre les individus est aujourd’hui indispensable à l’idéologie dominante, c’est qu’il soutient, en dernier ressort, le mantra essentiel de l’ordre néolibéral : <em>les riches sont riches parce qu’ils le méritent</em> – et son corollaire : <em>les pauvres sont pauvres parce qu’ils le méritent</em>. Nous sommes supposés nous réjouir que, grâce à la politique d’« égalité des chances » mise en œuvre par l’Etat, ce ne sont pas seulement les fils de riches, mais également des fils de pauvres, qui pourront toucher des gros salaires, des primes, des bonus, des stock-options, etc. Mais qu’en est-il du sort de tous ceux qui n’auront pas pris l’ascenseur social et qui continueront chaque jour à emprunter l’escalier de service ? Un voile pudique est jeté sur ces rebuts, coupables jusqu’à leur mort de n’avoir pas su saisir la chance qui leur aura été offerte d’échapper à leur condition.</p>
<p style="text-align:justify;">L’ordre néolibéral se caractérise non seulement par de fortes inégalités, mais surtout par un accroissement de ces inégalités – par une <em>dynamique inégalitaire</em>. Or le principe concurrentiel permet justement de justifier les inégalités à la fois dans leur principe et dans leur essor. D’une part, les inégalités sont justes en soi, car la distribution des postes entre les individus s’opère selon le principe « égalitaire » de la concurrence libre et non faussée (qu’on appelle « égalité des chances » à l’école), au bénéfice des « bonnes » personnes (les personnes méritantes, travailleuses, etc.), et au détriment des « mauvaises » (celles qui, par leur médiocrité, leur comportement inadapté ou leur mauvaise volonté, se sont en quelque sorte exclues d’elles-mêmes du jeu). D’autre part, l’amplitude et la structure des inégalités ne sont pas non plus arbitraires, car déterminées – indépendamment des individus – par la situation à un moment donné de l’économie et du marché du travail, régis eux aussi par la concurrence : c’est elle en effet qui, dans l’allocation des ressources, privilégie certains secteurs d’activité (ceux offrant la meilleure rentabilité du capital) et, à l’intérieur de chaque secteur, certaines professions (« créatrices de valeur »). Il ne faut pas s’étonner alors si les écarts de revenu ne cessent d’augmenter, entre les différents métiers, entre smicards et PDG, etc. : l’accroissement de ces écarts résulte tout simplement d’une meilleure application du principe de concurrence, d’un perfectionnement continu dans sa mise en œuvre. Autrement dit : <em>la</em> <em>société est de plus en plus inégalitaire parce qu’elle est de plus en plus juste</em>.</p>
<p style="text-align:justify;">Par voie de conséquence, la mobilité sociale elle-même change de signification. Dans le paradigme réformiste d’après-guerre – un ordre inégalitaire mais à dynamique égalitaire –, l’amélioration progressive des conditions de vie, de travail, de revenu, etc., des milieux populaires (par les « conquêtes sociales », la politique de redistribution de l’Etat-providence et le développement des services publics) était censée rendre possible l’homogénéisation culturelle du corps social (« par le haut »), prélude à l’homogénéisation des niveaux scolaires (« par le haut » également). Dans ce contexte, l’ascenseur social que prenait telle ou telle personne à titre individuel préfigurait et symbolisait le mouvement ascendant de toute la classe : c’était à la fois une réussite personnelle pour l’individu concerné (selon le canon de la « méritocratie républicaine »), mais aussi une victoire de la société sur elle-même, capable dans les faits d’enrayer la fatalité des déterminismes sociaux, grâce justement à sa régulation des inégalités réelles. Ainsi, <em>la mobilité sociale justifiait la dynamique égalitaire du système inégalitaire.</em></p>
<p style="text-align:justify;">En régime néolibéral, la financiarisation de l’économie, la remise en cause des « acquis sociaux » et le détricotage des services publics (dont l’école) aboutissent à une dégradation des conditions de vie, de travail, de revenu, etc., des catégories populaires ; il n’est alors évidemment plus question d’une quelconque homogénéisation culturelle de la société, laquelle est vouée au contraire à se fragmenter indéfiniment en territoires, communautés et clientèles antagonistes. Dans ces conditions, la mobilité sociale n’a pas de signification collective particulière, si ce n’est celle de conforter un ordre qui sanctifie la réussite individuelle : elle consacre la victoire de l’individu contre sa classe d’origine, dont il est parvenu par ses mérites propres à conjurer les pesanteurs. Elle est la preuve qu’il n’y a pas de fatalité sociale et que, « quand on veut, on peut », en dépit des obstacles sur son chemin – ou plutôt grâce à ces obstacles, car ce sont eux en définitive qui permettent au talent de se révéler à lui-même. Et plus s’accroît la distance du « ghetto au gotha », plus sont jugées méritantes les personnes qui parviennent à franchir cette distance : une amélioration continue de l’écrémage social (en qualité, si ce n’est en quantité) suppose donc une augmentation continue des inégalités. <em>La mobilité sociale vient ainsi conforter la dynamique inégalitaire du système inégalitaire.</em></p>
<p style="text-align:justify;">Dans le monde d’aujourd’hui, tout un chacun est prié d’intérioriser le principe de la concurrence généralisée et de faire sien les préceptes du darwinisme social. Il faudrait presque se réjouir d’être soumis tout au long de sa vie à une succession ininterrompue d’épreuves et de contre-épreuves, d’étalonnages et de mesures, de classements et de comparaisons. On notera toutefois que la contrainte de la compétition permanente se fait de moins en moins pressante à mesure que l’on grimpe dans la hiérarchie sociale. Tout en haut, par contraste, le sort des fils de riches apparaît en effet beaucoup plus doux. D’abord, quand on est déjà au sommet de l’échelle, il s’agit moins que s’élever que de se maintenir, ce qui finalement demande moins d’efforts. Mais, surtout, l’on dispose d’emblée des atouts indispensables pour s’imposer sans difficulté dans la compétition sociale, tout en ayant la possibilité de s’y soustraire en cas d’échec. Autrement dit, l’on gagne à tous les coups. L’école, en particulier, n’est pas un couperet terrifiant. D’une part, le capital économique, social, culturel, etc., se convertit tout naturellement en capital scolaire, en vertu des mécanismes bien connus de la reproduction sociale. D’autre part, même si l’on échoue aux grandes écoles et que l’on se retrouve simplement titulaire, par exemple, d’un minable diplôme de droit, les réseaux d’influence et la solidarité de classe vous garantiront malgré tout un accès aux positions rémunératrices : dans le petit monde des nantis, en effet, où chacun se renvoie l’ascenseur, le carnet d’adresses vaut mieux que le carnet de notes. Enfin, dans le pire des cas, l’on peut décider de renoncer aux études pour se consacrer à des activités philanthropiques ; l’on vivra alors de ses rentes, judicieusement placées en actions, bons du Trésor et titres immobiliers – ou investies sur des comptes off-shore en Uruguay ou à Singapour. Dieu merci, la concentration du capital, garantie par une fiscalité idoine (suppression des droits de succession, bouclier fiscal, etc.), reste quand même le meilleur moyen d’assurer l’avenir de sa descendance ! C’est autrement plus sûr que les aléas du parcours scolaire.</p>
<p style="text-align:justify;">On voit pourtant qu’il y aurait là un formidable chantier à ouvrir pour les ingénieurs de la mobilité sociale, qui pourraient s’atteler à réguler la descente de la même façon que la montée. Après tout, si l’ascenseur social est la carotte des classes moyennes et populaires, pourquoi le <em>toboggan social</em> ne serait-il pas le bâton des classes supérieures ? De la sorte, le processus de circulation sociale serait maîtrisé dans sa totalité. Et puisque l’école détermine, par des méthodes proactives, les individus qui s’élèvent, pourquoi pas aussi ceux qui chutent ? On aimerait ainsi que le gouvernement nous présente ses mesures pour nous assurer que les rejetons de bonne famille<em> </em>finissent bien dans la misère s’ils sont nuls en classe. Y a pas de raison ! Pourquoi ne pas se fixer des objectifs ambitieux, du type « 30 % de fils de Polytechniciens chez les Rmistses » ? Une telle n’annonce n’aurait rien de démagogique, pourvu qu’elle soit correctement expliquée à l’opinion : il faudrait la présenter comme le pendant de l’« égalité des chances », une sorte d’« égalité des infortunes », destinée à faire mieux fonctionner le toboggan social. Au concours des grandes écoles, par ailleurs, le critère d’« intensité du parcours » devrait s’appliquer littéralement à tous les candidats. Par exemple, un fils de Polytechnicien ne devrait pas se contenter de réussir le concours de l’X : il devrait être mieux classé que son père. En cas d’échec, ou en cas de réussite à un concours inférieur type Centrale Nantes, le fils indigne serait rétrogradé directement à l’UTC Compiègne – histoire d’accélérer sa déchéance et de laisser sa place à un candidat plus méritant. Sur ce modèle stimulant, toute une panoplie de mesures pourraient être ainsi mises en place pour « traiter différemment des gens différents » : à classe de seigneurs, critères de seigneur, n’est-ce pas ?</p>
<p style="text-align:justify;">Mais cessons de rêver et revenons aux choses sérieuses. Il est temps de finir notre billet et nos conclusions ne sont pas très réjouissantes. Que dire ? La symbolique de l’ascenseur social a été récupérée par le discours néolibéral et s’accorde très bien aux représentations idéologiques du nouvel ordre social. Elle conforte la compétition entre les individus, en particulier à l’école, grâce au concept sous-jacent d’« égalité des chances » (c’est-à-dire la mise en œuvre, dans le cadre scolaire, du principe de la concurrence libre et non faussée). Elle invite à considérer la société comme un agrégat d’individus hétérogènes destinés à être en permanence différenciés, classés, hiérarchisés, etc., en fonction de leurs « mérites » propres – au détriment des représentations en termes de destin collectif ou de solidarité de classe. Elle justifie une prolifération des critères de comparaison, d’évaluation, d’étalonnage, etc., dans la vie sociale – une sorte d’hypertrophie totalitaire de la mensuration –, censée garantir la scientificité de la sélection et s’appliquant à tous les aspects de la personne (sa personnalité, ses valeurs, son passé, etc.). Elle s’avère <em>in fine</em> compatible avec un accroissement des inégalités réelles : si l’ascenseur social fonctionne pour <em>moins</em> de personnes qu’auparavant, c’est qu’il fonctionne <em>mieux</em>, ne convoyant désormais que ceux qui le méritent vraiment et s’étant débarrassé des passagers clandestins qui l’encombraient jadis. Enfin, son mouvement ascendant va jusqu’à symboliser – involontairement – la vérité profonde de la société : une fois atteint le sommet, il n’y a pas de descente possible, car la classe dominante assure sa pérennité dans le temps par d’autres principes et d’autres procédés que ceux organisant la mobilité sociale – c’est-à-dire : en assumant son destin collectif et en faisant jouer la solidarité de classe.</p>
<p style="text-align:justify;">Monter dans l’ascenseur social, ce n’est pas seulement vouloir, pour soi-même ou ses enfants, une vie meilleure : c’est, dans ses rêves de réussite les plus secrets, rejoindre la classe des seigneurs et jouir de leurs privilèges – le premier d’entre eux étant justement celui de ne plus être soumis à l’impératif de l’ascension sociale et de vivre dans un monde de pairs et d’égaux. Dans un monde, en somme, où il n’y a plus à prendre d’ascenseur, où la circulation n’est plus qu’horizontale. Quel beau mouvement dialectique : en fin de compte, l’ascenseur social comprend aussi sa propre négation ! Nous pourrions toutefois ajouter – ultime remarque – qu’appartenir à la classe des seigneurs présente également quelques risques. Surtout aujourd’hui. Vu la manière dont nos « élites » gèrent le pays et les conséquences de la crise financière, il n’est peut-être pas très judicieux de vouloir à tout prix les rejoindre au sommet de l’Etat, de l’Entreprise ou de la  Banque. Il vaut mieux se contenter par prudence d’une position moyenne. Une révolution est vite si arrivée ! L’ambitieux parvenu trop haut pourrait ainsi se retrouver la tête sur le billot sans trop savoir pourquoi. Pour le coup, le seul ascenseur social qu’il aura pris, ç’aura été celui pour l’échafaud.</p>
<br />Filed under: <a href='http://bloginlondon.wordpress.com/category/french-affairs/'>French affairs</a>  <img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=bloginlondon.wordpress.com&#038;blog=8092378&#038;post=288&#038;subd=bloginlondon&#038;ref=&#038;feed=1" width="1" height="1" />]]></content:encoded>
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			<media:title type="html">Emmanuel Quilgars</media:title>
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		<title>It Was Easier for the French to Win the War than the Peace</title>
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		<pubDate>Thu, 24 Jun 2010 15:13:27 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Emmanuel Quilgars</dc:creator>
				<category><![CDATA[French affairs]]></category>
		<category><![CDATA[Charles de Gaulle]]></category>
		<category><![CDATA[debate on national identity]]></category>
		<category><![CDATA[French defeat]]></category>
		<category><![CDATA[June 1940]]></category>
		<category><![CDATA[Society of mistrust]]></category>
		<category><![CDATA[Vichy]]></category>
		<category><![CDATA[World War 2]]></category>

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		<description><![CDATA[France has never overcome the June 1940 defeat against the Germans. Above all, it was the biggest military debacle in French history. I remember my history teacher in high school trying to find an image vivid enough to make us &#8230; <a href="http://bloginlondon.wordpress.com/2010/06/24/it-was-easier-for-the-french-to-win-the-war-than-the-peace/">Continue reading <span class="meta-nav">&#8594;</span></a><img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=bloginlondon.wordpress.com&#038;blog=8092378&#038;post=281&#038;subd=bloginlondon&#038;ref=&#038;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align:justify;">France has never overcome the June 1940 defeat against the Germans. Above all, it was the biggest military debacle in French history. I remember my history teacher in high school trying to find an image vivid enough to make us realise how dreadful this defeat was: “Worse than Agincourt!” he eventually told us, although I very much doubt that “Agincourt” reminded my apathetic schoolfellows of anything. Anyway, it was much worse than a mere military defeat: it was also a political tragedy, which culminated in the Vichy regime being set up. However, this astonishing disaster led to a no less astonishing conclusion: not more than five years later, De Gaulle managed to turn France into a victorious nation and, as if by sleight of hand, succeeded in tossing the defeat, the Vichy government and the collaboration into oblivion. What a magician! Some malicious tongues could point out with good reason that during the whole war De Gaulle spent far less time fighting the Germans than fighting Roosevelt and Churchill to secure his own position, but the result is undisputable: in 1945, France found herself on the side of the victors!<span id="more-281"></span></p>
<p style="text-align:justify;">Nowadays, however, we wonder if this diplomatic ploy was a good thing and if it would have been better for France to be treated as a defeated nation. At least, a true “de-vichysation” of the country might have been undertaken, on the pattern of the denazification of Germany (even though incomplete), and maybe today more French people would remember Vichy and the role of the French police in deporting Jews. The disgusting “debate on national identity” could have been avoided too, or at least it could have been more dignified. Unfortunately, a national psychoanalysis did not happen. And what about the return of the repressed?</p>
<p style="text-align:justify;">In an essay published in 2007, <em>La  Société</em><em> de défiance</em> (“The Society of mistrust”), two sociologists, Yann Algan and Pierre Cahuc, try to understand why France is the developed country where people, according to numerous international opinion polls, have the least confidence in the State and other social institutions such as courts, unions, political parties, companies, etc. – and even in their own neighbours and colleagues! The two authors specifically show that this particular state of mind is not a timeless characteristic of the French psyche but dates back to the forties. The turning point is significant: it can be inferred that the 1940 defeat, the Vichy regime and the collaboration combined to create a highly traumatic experience for French society, which lost confidence in itself, its institutions and its leadership. Sixty-five years later, this broken trust between citizens and so-called “elites” has not yet been restored.</p>
<p style="text-align:justify;">A revealing incident occurred some days ago in the small town of Parthenay. On the Day of Commemoration of the Victims and Heroes of the Deportation, a history teacher had planned to read a letter from an Auschwitz survivor during the ceremony at the city hall. The mayor however tried to prevent her from doing so, on the pretext that the letter, in which the author (Ida Grinspan) spoke about her arrest by French gendarmes, could “stigmatize the profession as a whole.”</p>
<p style="text-align:justify;">Interesting, isn’t it? But are we really surprised? What would De Gaulle have thought of that? Truth is a struggle too!</p>
<br />Filed under: <a href='http://bloginlondon.wordpress.com/category/french-affairs/'>French affairs</a>  <img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=bloginlondon.wordpress.com&#038;blog=8092378&#038;post=281&#038;subd=bloginlondon&#038;ref=&#038;feed=1" width="1" height="1" />]]></content:encoded>
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		<title>My Letter of Recommendation for Gordon Brown for the Post of Social Worker</title>
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		<pubDate>Thu, 13 May 2010 13:43:29 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Emmanuel Quilgars</dc:creator>
				<category><![CDATA[Correspondence]]></category>
		<category><![CDATA[Afghanistan]]></category>
		<category><![CDATA[Anglesey]]></category>
		<category><![CDATA[City]]></category>
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		<category><![CDATA[New Labour]]></category>
		<category><![CDATA[Tony Blair]]></category>

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		<description><![CDATA[Dear Head of Council, I have been asked to write a letter of recommendation for Mr Gordon Brown and I am very pleased to do so. Gordon has been employed by UK Limited as Prime Minister from June 27, 2007 &#8230; <a href="http://bloginlondon.wordpress.com/2010/05/13/my-letter-of-recommendation-for-gordon-brown-for-a-post-of-social-worker/">Continue reading <span class="meta-nav">&#8594;</span></a><img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=bloginlondon.wordpress.com&#038;blog=8092378&#038;post=275&#038;subd=bloginlondon&#038;ref=&#038;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align:justify;">Dear Head of Council,</p>
<p style="text-align:justify;">I have been asked to write a letter of recommendation for Mr Gordon Brown and I am very pleased to do so. Gordon has been employed by UK Limited as Prime Minister from June 27, 2007 to May 11, 2010. His responsibilities included defending the interests of the City, playing down the Iraq War and discrediting New Labour to the last. He achieved this triple target to perfection. Thanks to him, the colossal private debt of the banks was transferred to the public purse, the British Army is now bogged down in Afghanistan without any hope of an honourable ending, and the Tories have just formed their government.<span id="more-275"></span></p>
<p style="text-align:justify;">Gordon’s qualities are so numerous that I do not know which I should cite first. Indisputably, he is very thick-skinned: he can endure criticism with rare stoicism and to some extent he can only be compared to Saint Sebastian, except that the arrows of opprobrium pierce him without killing him. His spirit of sacrifice is breathtaking: he shoulders alone the disastrous legacy of New Labour, letting his comrade Tony enjoy the prestige of a fake economic boom. Above all, his human qualities in political combat command respect: he has constantly rejected any dishonest dealings to combat his opponents, and it was not his fault if his former closest advisor Damian McBride resorted to calumny to damage the personal reputation of some Conservative MPs. His biggest weakness was to sometimes lend a sympathetic ear to the last crypto-communists of the country, for instance when he childishly decided to raise the top income tax rate from 40% to 50%, which only Kim Jong-il, overseas, could do nowadays; but this foolishness is easily forgivable, in memory of his generous, unselfish devotion to talented bankers and philanthropic markets during the last thirteen years.</p>
<p style="text-align:justify;">Gordon has decided to move since there was no miracle in the polls last week for the prolongation of his working contract at the head of UK Limited. Considering his great deeds, I would not hesitate to recommend him for the post of social worker in Anglesey, Wales. According to OECD’s data, Anglesey is the most deprived area in the whole of the United Kingdom, with a GDP per capita nine times lower than in Inner London. When he got his job in 2007, Gordon stated, “It is time to train British workers for the British jobs that will be available over the coming few years.” Well said! I imagine that, as British PM, Gordon has trained himself enough to deal with the effects of the strong inegalitarian policy he has implemented.</p>
<p style="text-align:justify;">Yours faithfully,</p>
<p style="text-align:justify;">Emmanuel Quilgars</p>
<br />Filed under: <a href='http://bloginlondon.wordpress.com/category/correspondence/'>Correspondence</a>  <img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=bloginlondon.wordpress.com&#038;blog=8092378&#038;post=275&#038;subd=bloginlondon&#038;ref=&#038;feed=1" width="1" height="1" />]]></content:encoded>
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	</item>
		<item>
		<title>D-Day Training for Eton Lads</title>
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		<pubDate>Fri, 30 Apr 2010 06:56:36 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Emmanuel Quilgars</dc:creator>
				<category><![CDATA[English fables]]></category>
		<category><![CDATA[Churchill]]></category>
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		<category><![CDATA[D-Day]]></category>
		<category><![CDATA[Eton]]></category>
		<category><![CDATA[Fred Goodwin]]></category>
		<category><![CDATA[Montgomery]]></category>
		<category><![CDATA[Normandy]]></category>

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		<description><![CDATA[In last June, a group of pupils from Eton College had the privilege of staying a full week in a German bunker on a Normandy’s beach, while outside the setting of the Overlord Operation was recreated thanks to fireworks and &#8230; <a href="http://bloginlondon.wordpress.com/2010/04/30/d-day-training-for-eton-lads/">Continue reading <span class="meta-nav">&#8594;</span></a><img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=bloginlondon.wordpress.com&#038;blog=8092378&#038;post=271&#038;subd=bloginlondon&#038;ref=&#038;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align:justify;">In last June, a group of pupils from Eton College had the privilege of staying a full week in a German bunker on a Normandy’s beach, while outside the setting of the Overlord Operation was recreated thanks to fireworks and other pyrotechnic devices. This immersion in the traumatic German experience of D-Day – the idea of their history teacher, Mr Montgomery – was intended to give our country’s young elite, besides some basic knowledge of World War II, a vivid, metaphoric representation of the current financial state of the UK, and to make them be aware of the kind of virtues they will be expected to show, as leaders, to tackle the economic recession.<span id="more-271"></span></p>
<p style="text-align:justify;">The bunker, a real gem of Teutonic architecture, is located on the beach of a small seafront resort in Normandy, Saint-Martin-les-Trois-Églises. Despite its name, the village has not the tiniest church or chapel to offer to its visitors, nothing but some ancient stones at the end of a field and a pancake restaurant called <em>La France</em><em> libre</em>. We have to admit that the austere, imposing German construction is the only site of interest for miles around. So, it was there that the flower of British youth spent an entire week in <em>Wehrmacht</em> uniforms, while outside fake bombs exploded, day and night. They had the chance of eating nothing but rotten potatoes and Bavarian sausages every day and, each evening, reading some pages of <em>Mein Kampft</em> while falling asleep in their camp bed.</p>
<p style="text-align:justify;">These young heroes did not disappoint their teacher: they managed to stay in the bunker for seven days, much longer than the Germans, who surrendered within only twenty-four hours. Today Mr Montgomery is very proud of his students’ performance: “If these valiant soldiers had fought in 1944, D-Day would have certainly been a failure. We can also reasonably presume that the defeat of Stalingrad could have been avoided the previous year, and that our troops could have reached Vladivostok in a few months. The face of the post-Yalta world would have been completely different,” the enthusiastic teacher tells us.</p>
<p style="text-align:justify;">The experience in Normandy was fruitful at all levels, including the opportunity to test the reliability of our so-called allies. “Once again, Frenchmen were not very useful,” Mr Montgomery observes. “They did not provide any help and just passively watched us bravely fight the enemy single-handed. Our only contact with the locals was when the village’s restaurateur tried to sell us his bland pancakes and his corked cider at an exorbitant price. I hope my students never forget this potent history lesson.”</p>
<p style="text-align:justify;">Another eloquent lesson anyway has to be learnt: despite the credit crunch and twelve years of Labour’s inept government, young people from our elite schools still manifest strong moral values and an exceptional capacity for resistance. After such a military training, they are ‘psyched up’ to work in the City or at Westminster as well as mentally prepared to face extreme political circumstances. Beyond a shadow of a doubt, they will protect London’s financial status against the EU’s regulatory machine with the utmost vigour.</p>
<p style="text-align:justify;">“A new Blitz is hitting London,” Mr Montgomery recalls. “Brussels and a clique of jealous Eurocrats want to whittle away our incomparable banking system, the soundest in the world. We have to gather our strength and defend our positions. But we also need a new war chief to lead the battle. Well, why not Sir Fred Goodwin? To be honest, the whole row about him was quite exaggerated last year. After all, as CEO of the RBS, he succeeded in leading his company towards the biggest bankruptcy of the UK’s history, involving taxpayers in its rescue and eventually leaving the British State in debt for at least forty years – an exploit that will be recorded in history books. Few can claim to have done what he did for his country. Thanks to him, we will experience blood, tears, toil and sweat for decades. So, who can deny that Sir Fred is our new Churchill?”</p>
<p style="text-align:justify;">Today Mr Montgomery is planning another educational outing for his class: next summer, aboard a shaky boat in the middle of the sea, his fortunate students will re-live the defeat of the Spanish Armada. Again a thrilling training for our future leaders – and new ideas to confront the crisis!</p>
<br />Filed under: <a href='http://bloginlondon.wordpress.com/category/english-fables/'>English fables</a>  <img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=bloginlondon.wordpress.com&#038;blog=8092378&#038;post=271&#038;subd=bloginlondon&#038;ref=&#038;feed=1" width="1" height="1" />]]></content:encoded>
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	</item>
		<item>
		<title>Sarko vu de Londres : le nabot de la République ?</title>
		<link>http://bloginlondon.wordpress.com/2010/03/12/sarko-vu-de-londres-le-nabot-de-la-republique/</link>
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		<pubDate>Fri, 12 Mar 2010 21:21:00 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Emmanuel Quilgars</dc:creator>
				<category><![CDATA[The Entente Cordiale]]></category>
		<category><![CDATA[Charles de Gaulle]]></category>
		<category><![CDATA[France]]></category>
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		<category><![CDATA[Nicolas Sarkozy]]></category>
		<category><![CDATA[Royaume-Uni]]></category>
		<category><![CDATA[talonnettes]]></category>

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		<description><![CDATA[Contrairement à ce que pourraient penser les mauvais esprits, il y a bien eu un « Sarkozy effect » en Angleterre. Ç’a été en avril 2008 : après une visite du couple présidentiel à Londres, les commerçants de la ville ont connu un &#8230; <a href="http://bloginlondon.wordpress.com/2010/03/12/sarko-vu-de-londres-le-nabot-de-la-republique/">Continue reading <span class="meta-nav">&#8594;</span></a><img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=bloginlondon.wordpress.com&#038;blog=8092378&#038;post=257&#038;subd=bloginlondon&#038;ref=&#038;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align:justify;">Contrairement à ce que pourraient penser les mauvais esprits, il y a bien eu un <em>« Sarkozy effect »</em> en Angleterre. Ç’a été en avril 2008 : après une visite du couple présidentiel à Londres, les commerçants de la ville ont connu un boom des ventes de chaussures à talonnettes. Le <a href="http://www.telegraph.co.uk/fashion/hilaryalexander/3364803/High-heels-for-men.html" target="_blank"><em>Daily Telegraph</em></a>, qui a relaté en son temps ce glorieux phénomène, en avait déduit que Sarkozy avait décomplexé les nombreux Anglais qui, tout comme lui avec la belle Carla, se sentent honteux en public auprès d’une compagne plus grande ; désormais, ils n’hésitaient plus à se rehausser de quelques centimètres au moyen de cette quasi-prothèse. En anglais, on appelle <em>« Cuban heels »</em> (« talons Cubains ») les talons pour hommes : il est vrai que cette dénomination est particulièrement bienvenue et que, avec les Ray-Ban et la  Rolex, elle complète très bien l’attirail du <em>latin lover</em> m’as-tu-vu, sentimental et vaguement alcazaresque qu’incarne notre président.<span id="more-257"></span></p>
<p style="text-align:justify;">De fait, la taille de Sarkozy alimente régulièrement les commentaires ironiques des journaux britanniques, le dernier épisode en date ayant été la visite du président dans une usine de l’Orne où, apparemment, les employés invités à monter sur l’estrade à ses côtés auraient été sélectionnés en fonction de leur petite taille afin de ne pas lui faire de l’ombre (c’est le cas de le dire). Evidemment, ce n’est pas la taille de Sarko en tant que telle qui intéresse les journaux, mais plutôt ses efforts pathétiques pour paraître plus grand. Comme le résume <a href="http://www.guardian.co.uk/commentisfree/2009/aug/02/comment-is-free-david-mitchell" target="_blank">David Mitchell</a>, un éditorialiste satirique de l’<em>Observer</em>, Sarkozy <em>« doesn’t look silly because he’s short, he looks silly because he’s standing on a box ».</em> Cela donne en tout cas aux commentateurs une clé d’interprétation psychologique pour comprendre le chef de l’Etat français et leur permet de dresser le portrait d’un homme souffrant d’un grave sentiment d’infériorité, voir complexé, et qui malgré son auguste fonction tente désespérément d’avoir l’air beau, jeune, en bonne santé, etc., comme pour conjurer quelque blessure secrète ou faiblesse cachée – ce qui, paraît-il, confère au personnage une force comique assez irrésistible.</p>
<p style="text-align:justify;">On aurait tort cependant de prendre de haut ces considérations sur la personne privée de notre président et les juger indignes d’un esprit noble. Les observations les plus triviales sont souvent porteuses de vérité et peuvent mettre en lumière des évidences jusque-là occultées. Il se pourrait en l’espèce que, en dépit de sa taille, Sarkozy soit notre <em>grand homme</em> actuel, et que, jusque dans ses caractéristiques physiques et psychologiques contingentes, il soit la parfaite incarnation de la  France contemporaine, à la fois comme nation et comme peuple. Cela redonnerait presque du crédit à cette « théorie du grand homme » aujourd’hui désuète que Victor Cousin, en propagandiste laborieux des idées hégéliennes, développait dans les années 1820 : « Un grand homme n’est pas un individu, en tant que grand homme ; sa fortune est de représenter mieux qu’aucun autre homme de son temps les idées de ce temps, ses intérêts, ses besoins. […] Ce grand homme n’est pas autre chose que ce peuple qui s’est fait homme. » (<em>Cours de l’histoire de la philosophie</em>, 1828). On comprend mieux ainsi l’attention que les journaux britanniques et autres portent à Sarkozy : ce serait une manière détournée, presque métaphorique, d’interroger la <em>psyché</em> française et d’essayer de comprendre les passions qui l’agitent. Inversement – et symétriquement –, les affaires hexagonales auraient tout intérêt à être interprétées d’un point de vue psychanalytique.</p>
<p style="text-align:justify;">Par exemple, comment ne pas voir dans le débat sur l’identité nationale un « retour du refoulé » ? A travers les innombrables paroles de frustration, de rancœur et de haine qu’il laisse s&#8217;exprimer, il manifeste qu’il y a bien là toute une part de l’histoire française – la colonisation, Pétain, l’Algérie, etc. – qui ne passe pas. D’autre part, ce « défouloir au remugle vichyste » (pour reprendre la belle formule de Guy Verhofstadt) a une dimension sexuelle évidente : l’insistance avec laquelle les musulmans sont présentés comme les ennemis implacables des femmes, condamnées entre leurs mains à n’être que « putes ou soumises », à porter le voile ou à finir dans une tournante ou un gynécée, a un caractère clairement fantasmatique – ce qui, encore une fois, nous renvoie aux talonnettes. Apparemment, l’immigré symbolise un <em>phallus</em> menaçant pour l’identité sexuelle française. Est-ce l’angoisse de la castration ? Deux choses en tout cas auront donné du rythme au quinquennat : les tribulations de la vie sentimentale du président et les provocations racistes de ses sbires, comme si les deux étaient liées.</p>
<p style="text-align:justify;">Revenons aux choses sérieuses. La coïncidence parfaite de l’individu Sarkozy avec la France n’est jamais aussi flagrante que sur le plan diplomatique, surtout quand on le compare à son illustre prédécesseur, j’ai nommé Charles de Gaulle. Du haut de son 1,92 mètre, exceptionnel pour l’époque, celui-ci incarnait parfaitement la politique de « grandeur » qu’il entendait faire suivre au pays. Qu’était-ce donc que cette « grandeur » ? C’était l’idée que, après 1945, même si seuls les Etats-Unis et l’URSS pouvaient désormais prétendre à la « puissance », la  France pouvait encore conserver une part d’influence dans le monde, grâce justement à sa « grandeur », c’est-à-dire une diplomatie indépendante fondée sur des valeurs propres. On comprend du coup combien la taille de Sarkozy est emblématique d’un rétrécissement dramatique de l’influence du pays. Son atlantisme frénétique, <em>sui generis</em> en quelque sorte (les Etats-Unis comme figure du père), accompagne parfaitement une diplomatie de petit format, qui d’une gestion médiocre des derniers feux de la  Françafrique à une perte complète de crédit au Proche-Orient, en passant par les atermoiements vis-à-vis de la Chine et les rodomontades agressives à l’égard de l’Iran, a eu pour seul résultat de faire perdre à la diplomatie française tout ce qui faisait son originalité et sa force. Ne restent que des discours moralisateurs et vantards aux accents plus ou moins <em>neocons</em>.</p>
<p style="text-align:justify;">On ne peut donc pas en vouloir aux Anglais s’ils raillent la taille de notre président-bouffon : ils ont compris, même inconsciemment, qu’elle condense en une image saisissante la tragédie que vit la nation – du reste, le Royaume-Uni connaît le même destin : une perte irréversible d’autorité et de prestige. Dans son célèbre discours de Dakar (qui restera sans conteste comme l’un des discours les plus lamentables jamais prononcés par un président français), Sarkozy disait que « le défi de l&#8217;Afrique, c’[était] d’entrer davantage dans l’histoire ». Gageons que celui de la France va être plutôt d’en sortir à moindre frais – sur la pointe des pieds, en quelque sorte, du haut de ses talonnettes.</p>
<br />Filed under: <a href='http://bloginlondon.wordpress.com/category/the-entente-cordiale/'>The Entente Cordiale</a>  <img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=bloginlondon.wordpress.com&#038;blog=8092378&#038;post=257&#038;subd=bloginlondon&#038;ref=&#038;feed=1" width="1" height="1" />]]></content:encoded>
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	</item>
		<item>
		<title>Who is Quilgars?</title>
		<link>http://bloginlondon.wordpress.com/2010/02/15/who-is-quilgars/</link>
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		<pubDate>Mon, 15 Feb 2010 14:54:59 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Emmanuel Quilgars</dc:creator>
				<category><![CDATA[The Entente Cordiale]]></category>
		<category><![CDATA[Francophobia]]></category>
		<category><![CDATA[French immigration]]></category>
		<category><![CDATA[French stereotype]]></category>
		<category><![CDATA[George Monbiot]]></category>
		<category><![CDATA[Nicolas Sarkozy]]></category>
		<category><![CDATA[Polly Toynbee]]></category>

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		<description><![CDATA[For some months now, a certain Quilgars has been spitting out his venom on the Internet and has regularly published satiric articles about British current affairs on his blog, in French and English alike. With a rare dishonesty, this disgusting &#8230; <a href="http://bloginlondon.wordpress.com/2010/02/15/who-is-quilgars/">Continue reading <span class="meta-nav">&#8594;</span></a><img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=bloginlondon.wordpress.com&#038;blog=8092378&#038;post=239&#038;subd=bloginlondon&#038;ref=&#038;feed=1" width="1" height="1" />]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align:justify;">For some months now, a certain Quilgars has been spitting out his venom on the Internet and has regularly published satiric articles about British current affairs on his blog, in French and English alike. With a rare dishonesty, this disgusting Frog got into the habit of making completely irrelevant remarks about our country’s politics, economics, culture and life style, and through columns, letters and anecdotes has been expressing his point of view on Britain – a country he does not apparently know and can never know, given the natural limitations of the French brain. He has pushed ignominy to the point of vandalising one of our greatest poems by calling his blog “Oh, to blog in London!,” thus showing his complete disdain for English Romantic poetry. Obviously, the IQ of this wannabe Robert Browning does not even equal half that of one of Sir Peter Viggers’ ducks.</p>
<p style="text-align:justify;">But who is this pretentious scribbler?<span id="more-239"></span></p>
<p style="text-align:justify;">According to our sources, Quilgars is the grotesque pen name of a French pseudo-highbrow who moved to London in February 2009. He has come out of nowhere, he lives by his wits and does not work in the City. We can incidentally see the disastrous effects of both the economic crisis and Brown’s inept fiscal policy upon the quality of today’s European immigrants. Before the credit crunch, France used to send us bankers, financiers, accountants, football players and coaches; in any case people with good manners and high moral standing.<em> </em>This Gallic elite however is going back home and now France exports its intellectual proletariat, as if the UK had not enough work dealing with the BBC, <em>The Guardian</em> and its own hordes of lefties thirsting for equality and tax increases, led by Polly Toynbee. Maybe we should expel George Monbiot to France in retaliation.</p>
<p style="text-align:justify;">Of course, it is useless to expect this distasteful creature to act with common decency. Apparently, it has never crossed his limited mind that, as a guest in a foreign country, he should show courteous restraint and respectful reserve towards his hosts – especially when it is thanks to the sacrifice of thousands of Britons on Normandy’s beaches sixty-six years ago that he can use this freedom of speech that he utterly abuses today. But why should we be surprised? France is an ungrateful nation and French people are furtive by nature. Except for making Camembert cheese and handing over defenceless Jews to the Germans, there is nothing else that they can do successfully. They are not even able to elect somebody as a President who can represent them with dignity, preferring instead to give the keys of the Elysée  Palace to a preposterous little squirt wearing Cuban heels, who moreover had the strange idea of turning a guitar-strumming strumpet into his First Lady.</p>
<p style="text-align:justify;">At the National Army Museum in Chelsea, today we can still see on display the skeleton of Marengo, the beloved horse of Napoleon – the horse he rode at the battle of Waterloo. Naturally, bogged down in a catastrophic situation, France is nowadays unable to produce both a military and a political genius such as Bonaparte. But she would be equally unable to produce such a reliable, steady and courageous mount as Marengo! Honestly, I would infinitely prefer to share my dinner or play a game of bridge with Marengo than with this horrible Quilgars. <em>O tempora, o mores!</em> When was the last time that a French racehorse won the Derby? We live in truly desperate times if an English gentleman cannot meet a well-trained, distinguished French horse any more. I guess now I can only complain and say like Richard the Third: “A French horse, a French horse! My kingdom for a French horse!”</p>
<br />Filed under: <a href='http://bloginlondon.wordpress.com/category/the-entente-cordiale/'>The Entente Cordiale</a>  <img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=bloginlondon.wordpress.com&#038;blog=8092378&#038;post=239&#038;subd=bloginlondon&#038;ref=&#038;feed=1" width="1" height="1" />]]></content:encoded>
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