Les tabloïds ne parlent pas latin

Le malheureux Français qui débarque à Londres s’aperçoit très vite que non seulement il lui faudra pousser son anglais bien au-delà des exigences très réduites du globish, mais qu’en plus du reste il devra maîtriser la langue des tabloïds, une certaine façon de parler et d’écrire dont l’un des traits distinctifs est d’être particulièrement hermétique au lecteur francophone.

Ainsi, là où, sur un même sujet, un journal de la presse dite sérieuse aura pour titre : “Courts to be given powers to detain young offenders”, un tabloïd écrira plus prosaïquement : “Home Secretary to bang up young thugs”. On voit tout de suite ce qui les distingue : le lexique. D’un côté, des mots issus du latin (detain, offenders), de l’autre, leur équivalent d’origine germanique, nordique ou autre (bang up, thugs). Evidemment, le Français est plus à l’aise avec les premiers, dans la mesure où beaucoup justement dérivent du français (plus exactement du normand), via Hastings (i.e. la conquête de l’Angleterre par Guillaume de Normandie au XIe siècle), et on comprend mieux ainsi sa prédilection pour le Times, le Guardian ou le Daily Telegraph. La lecture du Sun est en revanche pour lui un vrai supplice, un exercice intellectuel laborieux, qui demande de surcroît de savoir faire l’acrobate avec son dictionnaire posé sur les genoux

De fait, le vocabulaire anglais est exceptionnellement riche. L’Oxford English Dictionary recense plus de 600 000 entrées, mais en incluant d’autres sources ce chiffre pourrait atteindre 750 000. Bien que les mots d’origine latine représentent peut-être jusqu’à 60 % du total, le vocabulaire de base et les termes les plus usités proviennent du fonds germanique et nordique, et ce sont justement ces mots-là que l’on retrouve d’abord dans les tabloïds.

Le cauchemar du pauvre Hexagonal, ce sont les phrasal verbs, ces verbes à particule qui irriguent le discours et surgissent presque à chaque phrase. Tout se passe comme si la langue anglaise, à un moment donné de son développement, avait été contrainte d’exprimer la palette entière des concepts verbaux avec un matériau linguistique très restreint, à savoir les vingt verbes les plus fréquents du lexique (get, go, let, look, set, take, turn, etc.) et une quinzaine d’adverbes et de prépositions (at, down, for, to, up, etc.) que l’on combine ensemble. Ainsi take se duplique-t-il en take after, take back, take down, take off, take out on, take up with, etc., mais le seul take off a plusieurs sens et peut signifier selon le contexte « enlever (ses vêtements) », « imiter (la voix de qqn) », « décoller (en parlant d’un avion) », « devenir populaire (en parlant d’une idée) », etc. Au total, on a près de quatre-vingts combinaisons sémantiques à partir de take, chacune ayant bien sûr son synonyme, que ce soit un autre phrasal verb (take off = catch on, « devenir populaire »), un mot d’origine latine (take off = mimic, « imiter »), ou les deux à la fois.

Pour gérer au mieux cette prolifération lexicale, polysémique et synonymique tout à fait prodigieuse, le Français paresseux pourrait choisir la solution de facilité et ne retenir que les mots à étymon latin, les plus proches de sa langue natale, et laisser de côté leur doublon germanique. Cependant, on ne voit pas bien avec qui il pourrait communiquer de la sorte, si ce n’est avec d’autres Français dans le même cas, ou des Espagnols et des Italiens pareillement dilettantes. Ce club de gentlemans pourrait se consoler en observant avec philosophie que la survivance dans l’anglais de mots d’origine latine est l’ultime avatar en lingua imperii de la langue de Rome. Mais si la Chine décidait un jour d’imposer le mandarin comme langue internationale, c’en serait fini de cette influence millénaire.

Cependant, si notre Français veut authentiquement converser avec ses hôtes britanniques, rien n’est plus utile que la lecture des tabloïds, à condition bien sûr de s’armer de courage. Comme l’entomologiste qui collectionne les insectes, il lui faudra recueillir et mémoriser un à un les innombrables spécimens du vocabulaire anglais, dont certains par bonheur sont plus fréquents que d’autres. C’est le cas du doux mot de thug, « voyou » : monosyllabique, avec à l’initial le son en th si caractéristique de l’anglais, ce vocable d’origine hindi passé dans la langue via le Raj (i.e. la période d’occupation de l’Inde par les Britanniques) est sans doute l’un des mots préférés des tabloïds. Sec et court, presque brutal, symbolisant dans sa forme même la violence qui effraie tant l’Angleterre, on le voit à coup sûr faire la une au moindre fait-divers : “Thugs attack funeral car”; “Thugs stab bus driver with syringe”; “Iron bar thugs kill father”; “Nine teen thugs raped schoolgirl”; “Red-haired family victims of thugs.”

Allez donc, petit Français, il te faut dès maintenant te mettre à l’ouvrage. Achète le Sun, prends un dictionnaire et surtout ne désespère pas : comme le dit si bien l’adage, labor omnia vincit improbus.

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2 responses to “Les tabloïds ne parlent pas latin

  1. It sticks in my craw (go on look it up!) to think of recommending The Sun to a student but I think you may have a very good point with phrasal verbs.

  2. Un conseil, pour bien maitriser la langue anglaise, il ne faut pas seulement la bien parler, mais il faut aussi faire beaucoup d’exercices afin d’enrichir les vocabulaires.

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