Les lampes de Mansfield et la nouvelle raison du monde

On s’est beaucoup amusé en mars dernier de l’initiative des habitants de Mansfield, dans le centre de l’Angleterre, d’installer dans des passages souterrains des lampes de dermatologue pour faire fuir les jeunes qui s’y rassemblent et font peur aux passants. La lumière rose vif des néons, en mettant en relief leur acné, était censée les pousser à aller traîner ailleurs leur désœuvrement. On aurait tort cependant de voir dans ce dispositif une manifestation de l’excentricité ou de l’ingéniosité britannique (au choix). Il est au contraire emblématique de la « gouvernementalité néolibérale » qui régit le pays depuis trente ans et dont Pierre Dardot et Christian Laval nous décrivent les ressorts dans leur livre La Nouvelle Raison du monde.

En France, un esprit bêtement répressif comme Sarkozy traiterait ce genre de problème de deux façons : il promulguerait une loi prohibant les rassemblements dans les souterrains (comme celle sur les halls d’immeuble) et déploierait des unités de police pour la faire respecter. Mais le pragmatisme anglais répugne à de telles mesures coûteuses et inefficaces. Surtout, il n’adhère plus au paradigme interdiction/sanction qui les sous-tend, mais promeut à sa place un modèle dissuasif/proactif fondé sur le postulat de base de l’anthropologie libérale : la conduite des agents est motivé avant tout par la conscience aiguë qu’ils ont de leur intérêt personnel.

Le dispositif de Mansfield fonctionne à un double niveau. D’une part, il anticipe le processus psychologique que le nouvel environnement (l’installation des lampes) est supposé déclencher chez les jeunes : la lumière fait ressortir mon acné et me rend plus laid, donc je dois fuir cette lumière si je veux être plus beau. D’autre part, il suppose que les jeunes feront toujours le libre choix de leur intérêt personnel (être beau), et qu’ils quitteront effectivement le souterrain. Il est typique de la gouvernementalité néolibérale en ce sens qu’il crée artificiellement un cadre dans lequel les sujets sont censés agir d’eux-mêmes d’une façon conforme au but recherché.

Bien sûr, on peut se demander si cette rhétorique sophistiquée ne couvre pas simplement une manœuvre beaucoup plus brutale : les lampes, par la lumière aveuglante qu’elles diffusent, créent un environnement insupportable pour les jeunes, un peu comme le Mosquito émet des ultrasons audibles uniquement par eux ; dans ce cas-là, le dispositif entier s’apparenterait plutôt à une forme de violence. On pourrait aussi avoir des doutes sur la réalité du danger que représentent ces jeunes pour les passants, et ne voir dans toute l’affaire qu’un exemple de plus d’emballement sécuritaire, où le sentiment d’insécurité, bien plus que l’insécurité réelle, conduit à des mesures extrêmes. Mais, surtout, le dispositif est-il efficace ? Après tout, les jeunes pourraient facilement tourner ces lampes en dérision, en portant par exemple des cagoules. Plus grave encore, ils pourraient n’accorder aucune importance à leur acné ou de paraître beau ou laid, et c’est sans doute là que réside la menace la plus sérieuse pour le nouvel ordre du monde libéral : que les individus ne suivent plus leur intérêt personnel, ou ce que d’autres ont défini pour eux comme étant leur intérêt personnel.

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3 responses to “Les lampes de Mansfield et la nouvelle raison du monde

  1. Excellent blog que je découvre grace à ton commentaire sur celui de Paul Jorion.

    Les britanniques sont sans doute les plus efficaces dans le domaine des opérations d’infuence et de guerre psychologique (psyops). C’est d’une certaine manière “typique” de leurs méthodes. Et c’est TRES efficace. Ceci a été testé dans toutes les régions du monde et dans des contextes très différents, de Sarajevo à Kaboul, dans le cadre d’opérations tant civiles que militaires.
    Les bases théoriques de ce genre d’opération sont extrêmement solides. Huxley savait déjà l’usage auxquels étaient destinés les “ingénieurs symboliques” (perception management, social engeneering, guerre psychologique et influence) et je renvoie sur ce thème à “Retour sur le meilleur des mondes”.
    Dommage que les syndicats ou autre assoc de défense des consommateurs, autrement plus efficaces que les méthodes de contestation traditionnelles et périmées, pour mettre la pression sur les décideurs.

    Il n’en reste pas moins que l’analyse politique devrait être précisée. Il faut remonter à la pensée politique chinoise, à la pensée politique classique, à Machiavel et Hobbes, pour rendre compte de ce genre d’approche, qui ne doit RIEN, spécifiquement, à l’anthropologie néo-libérale. Ce procédé en lui-même est vieux comme le monde (travailler sur l’environnement pour générer un comportement souhaité). Les sciences sociales ont juste permi de pousser la chose à un certain niveau de sophistication, pour des raisons qui tiennent à l’innovation militaire, à la “démocratie de masse”, et à l’opportunisme pur et simple.
    La place légitime qu’on est prêt à lui accorder, en revanche, diffère en fonction des approches (et ne recoupe pas la distinction “libéral”/”non-libéral”, distinction qui, hors des questions de justice sociale auxquelles ne se réduisent pas la totalité des questions politiques, n’est pas pertinente).

    N’hésite pas à me contacter si tu veux en savoir plus. Je trouve tes analyses géopolitiques très pertinentes.

  2. Merci pour ce commentaire – et c’est vrai que la lecture d’Huxley s’impose pour qui s’installe au Royaume-Uni. Je vais me plonger rapidement dans l’ouvrage que tu me conseilles. Finalement, ce n’est pas du tout un hasard si l’auteur du “Meilleur des mondes” est anglais (de même d’ailleurs que celui de “1984”, mais d’un autre point de vue…).

    De fait, la question du maintien de l’ordre et de la gestion de l’espace public se pose différemment en UK qu’en France, et cela se manifeste dans le comportement public des personnes. On ne peut s’empêcher d’en faire l’expérience quotidienne en se promenant dans la rue, encore que ce soit difficile à expliciter. Ce thème mériterait largement un post, mais je n’ai pas le bagage théorique pour écrire quelque chose dessus.

    Tes remarques sur le rapport entre le “néolibéralisme” et l’”ingénierie symbolique” (et donc sur la thèse de Dardot et Laval) sont bien sûr cruciales et je vais les méditer longuement.

    Je rappelle en deux mots l’idée qu’ils développent dans leur livre : la “gouvernementalité néolibérale” aurait remplacé le “gouvernement par la contrainte” par le “gouvernement par soi-même”. Voici un extrait de l’interview qu’ils ont donnée à “Pratiques. Les Cahiers de la médecine utopique”.

    « Foucault, avec ses analyses de la “gouvernementalité” libérale et néolibérale, nous a aidés à voir plus clair dans la façon dont fonctionnait le pouvoir aujourd’hui. Gouverner, c’est faire agir, c’est “conduire la conduite” par des dispositifs d’incitation et par des “mises en situation” tels que le sujet est conduit d’agir comme s’il le désirait lui-même. Il s’agit en réalité d’agir au niveau du désir. Le sujet doit désirer ce qu’il doit chercher, doit loger son désir dans son devoir social et il ne peut le faire que si l’on met en place des dispositifs qui l’amènent immanquablement à désirer selon la norme. Bentham, le grand philosophe utilitariste du XVIIIe siècle, avait déjà compris cette logique qui devait présider à l’exercice du pouvoir moderne et avait préconisé tout un appareillage de surveillance, de sanctions et de récompenses, pour faire agir les individus de sorte à “joindre intérêt et devoir”. C’est ce qu’il appelait la “législation indirecte” et les “méthodes obliques” de gouvernement.
    « La pratique néolibérale de gouvernement a perfectionné ces premières intuitions en faisant de la concurrence la logique normative généralisée et en introduisant partout des mécanismes qui agissent comme un équivalent de la sanction du marché. »
    (http://www.pratiques.fr/Un-livre-qui-fera-date-Christian.html)

  3. Ca fait longtemps que je n’étais pas passé ici. Je ne pensais pas que tu répondrais.
    Terrible l’article sur Dubai!

    En gros il y a deux façon de faire pour obtenir un état du monde déterminé:
    – soit on place les gens dans des conditions qui font que, consciemment ou inconsciemment ils ne pourront pas faire autre chose que de produire l’état du monde qu’on souhaite, qu’ils considèrent cette cet état du monde ou non comme une fin à atteindre (ce qui autorise aussi à jouer sur les mauvais penchants des uns et des autres).
    – soit on essaie de s’intéresser à la qualité morale des intentions des agents, en promouvant les intentions qui ont explicitement pour fin la réalisation de cet état du monde, et en décourageant les comportements bon ou mauvais qui reposeraient sur la poursuite d’une autre fin. Bref il s’agit de maximiser la confiance (alors que dans le premier cas seul le résultat compte et les individus n’ont qu’un rôle instrumental).

    Hume défend le premier modèle. Rawls défend le second (seul compatible pour lui avec l’idéal de respect mutuel entre égaux).

    Les républicains sont divisés sur la question: les
    machiaveliens seraient plutôt partisans de la solution humienne, les rousseauistes vertuistes plutôt partisans de la solution rawlsienne.

    ++

    antoine

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