Le Tory qui murmurait à l’oreille des canards

Quand sera retombée toute la poussière du prodigieux scandale des notes de frais qui touche la chambre des Communes depuis maintenant deux mois, ce sont bien sûr les dépenses les plus extravagantes qui resteront dans les mémoires, au premier rang desquelles celles du député conservateur Peter Viggers, qui aura quand même poussé l’amour des bêtes jusqu’à vouloir faire payer par le contribuable une maison flottante pour les canards dans sa propriété de l’Hampshire. C’est d’ailleurs avec ces volatiles désormais fameux que le Daily Telegraph a ouvert son hors-série du samedi 20 juin consacré au scandale, The Complete Expenses Files : en bas à droite de la couverture, sur un fond noir uniforme, une tête de canard se détache malicieusement.

Le détail de l’affaire est, il faut bien le dire, assez croquignolesque. La maison flottante est une réplique du Skogaholm Manor, un manoir suédois du XVIIIe siècle que l’on peut visiter au Skansen, le musée en plein air de Stockholm consacré au patrimoine culturel du pays et qui regroupe quelque cent cinquante constructions provenant de toute la Suède. La copie de Sir Peter, quant à elle, d’une surface de 3 m2 et haute de 1,5 mètre, était destinée à offrir aux canards un abri contre le mauvais temps et les prédateurs. Elle a été réalisée par une entreprise spécialisée dans la construction de maisons d’oiseau pour la somme de 1 645 £.

C’est cette facture de 1645 £ que Peter Viggers voulait se faire rembourser au titre de l’ACA (Additional Costs Allowance), la disposition de la chambre des Communes qui permet aux élus de se faire rembourser leurs frais d’hébergement à Londres pendant les sessions parlementaires. Après tout, comme nombre de ses collègues, il avait reçu tout à fait normalement pendant des années des dizaines de milliers de livres d’argent public pour l’entretien de sa résidence secondaire – entre 2005 et 2008, rien qu’en frais de jardinage, il s’était ainsi fait rembourser près de 30 000 £, dont 500 £ pour l’achat de 28 tonnes de fumier. La facture d’une maison pour canards n’aurait été donc qu’une goutte d’eau dans la mare – c’est le cas de le dire.

Il se trouve que cette demande a été rejetée par le Parliamant’s Fees Office, le bureau chargé de valider les notes de frais des députés, la jugeant sans doute par trop déraisonnable. Mais le seul fait qu’elle ait été formulée suffit à mesurer le degré d’opportunisme et d’avidité auquel sont parvenus au cours des ans les élus britanniques dans leur propension à utiliser l’argent public pour régler leurs dépenses personnelles, même les plus superflues et les plus extravagantes. Et quoi de plus superflu et extravagant qu’une île à canards ? Il n’est donc pas étonnant que cette construction pour palmipèdes ait été érigée en symbole des abus des parlementaires.

Peter Viggers n’est pas un cas exceptionnel, une personnalité excentrique de Westminster. C’est un monsieur on ne peut plus respectable, un pur représentant de l’establishment Tory. Né en 1938, juriste de formation (études à Cambridge of course), il a occupé différents postes de direction dans l’industrie, le pétrole et la banque. Il est député depuis 1974 de Gosport, sa ville natale de l’Hampshire (sud de l’Angleterre) ; il a été ministre de l’Industrie de l’Irlande du Nord sous Margaret Thatcher (1986-1989) et, depuis 2005, il est membre de la commission des Finances de la chambre des Communes. Selon le Who’s who, ses loisirs sont l’opéra, les voyages et l’arboriculture. C’est donc ce membre éminent de l’élite britannique qui pendant des années a utilisé l’argent du contribuable pour entretenir sa maison, son jardin et in fine sa basse-cour, sans états d’âme apparents. Au début des révélations du Daily Telegraph, avant d’être lui-même mis en cause, il avait déclaré à un journal local : « En ce qui me concerne, j’ai toujours bien sûr scrupuleusement respecté les règles » (« Personally, I have of course always scrupulously observed the rules »).

Une telle déclaration est exemplaire, non pas tant par son hypocrisie, mais parce qu’elle manifeste au contraire la bonne conscience avec laquelle nombre de députés ont agi et, partant, leur réticence à reconnaître leurs torts. « It was all within the rules » (« C’était entièrement dans les règles ») : telle fut au début du scandale la formule magique répétée mécaniquement par chaque élu pris la main dans le sac, comme si l’existence de la règle dispensait de s’interroger sur sa légitimité – ce qui est quand même un comble pour un député ! Il aura fallu toute la publicité autour de l’affaire pour que les MP finissent par admettre que l’actuel système des notes de frais avait besoin d’être réformé – dans certaines limites, toutefois : récemment encore, l’ancien officier chargé de la régulation de la conduite des parlementaires (le Parliamentary Commissioner for Standards), Philip Mawer, exprimait ses doutes quant aux réformes proposées par le gouvernement, en rappelant qu’il ne fallait pas « émasculer » la chambre des Communes. Le même considérait d’ailleurs que c’était la modicité du salaire des élus (64 000 £ annuel) qui les avait poussés à gonfler au maximum leurs notes de frais, de manière à pouvoir remplir correctement les obligations de leur métier. Même si cette assertion ne résiste pas à l’examen des dépenses effectivement remboursées au titre de l’ACA – les 28 tonnes de fumier de Sir Peter Viggers en sont l’un des innombrables exemples –, on ne peut s’empêcher de penser qu’elle reflète l’opinion communément admise à Westminster ces temps derniers, encore qu’inavouable en tant que telle, et que, tout simplement, les élus s’estimaient en droit d’utiliser l’argent public pour mener grand train, conformément à l’importance de leur fonction et donc de leur personne.

Ce sont des lieux communs que de reprocher aux élus de « vivre dans leur bulle » et de « perdre le sens des réalités », mais encore une fois le constat s’impose que les parlementaires, livrés à eux-mêmes, tendent à s’affranchir de la morale commune pour se confectionner des règles sur mesure, plus adaptées en somme à leurs mérites exceptionnels. Cette pratique maintes fois observée alimente inévitablement l’antiparlementarisme, mais surtout donne raison, du moins en apparence, à la conception libérale du service public selon laquelle un fonctionnaire ou un élu cherchera avant tout à promouvoir ses intérêts personnels dans le cadre de sa fonction – à savoir : maximiser son influence, son pouvoir et sa rémunération –, plutôt qu’à rechercher le bien commun.

On comprend ainsi pourquoi le Labour subit davantage que les conservateurs dans l’opinion le contrecoup dévastateur du scandale, alors même que les révélations touchent tout autant les Tories. Bien sûr, comme parti au pouvoir, est-il tenu responsable des dysfonctionnements des institutions – et à raison, d’ailleurs, car c’est lui qui avait l’obligation de modifier un système défaillant. Mais cette lamentable affaire montre surtout que les travaillistes ont cédé sans retenue aux plaisirs narcissiques de l’accumulation capitalistique et de la consommation ostentatoire, tout comme les parvenus de la finance de la City toute proche, et que, pour ce faire, ils ont simplement profité de l’aubaine qui s’offrait à eux (un régime de notes de frais particulièrement laxiste), comme s’ils n’avaient attendu que cette occasion pour se remplir les poches.

Après tout, qu’un Tory demande à se faire rembourser une maison pour canards, ou qu’un autre (comme Douglas Hogg) fasse nettoyer les douves de son manoir aux frais du contribuable, il n’y a rien d’étonnant à cela : c’est conforme au stéréotype du Tory châtelain qui vitupère l’Etat providence tout en se gavant d’argent public. Mais un travailliste n’est pas censé se comporter ainsi : on attend de lui qu’il soit irréprochable dans la gestion de ses revenus et de son patrimoine, justement parce que la redistribution des richesses, la réduction des inégalités et la défense de l’intérêt collectif sont au cœur de son programme politique.

Le scandale qui touche les Communes succède au scandale des bonus chez les banquiers et les traders : les deux entrent en résonance, ce qui démultiplie leurs effets symboliques. Tous les deux manifestent l’échec patent du New Labour à transformer la société britannique après l’expérience thatchérienne : non seulement il s’est révélé incapable de moraliser la City, mais c’est la City qui en définitive lui a imposé ses valeurs, comme elle a imposé ses valeurs au reste du pays, les entraînant tous deux dans sa chute.

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