Scandale aux Communes : cabale, catharsis ou cataclysme ?

Au milieu de la faillite générale du Royaume-Uni, le scandale des notes de frais agit comme une bombe à déflagration lente : on ne sait trop quels seront ses effets à long terme sur la vie politique et institutionnelle du pays, mais on sait qu’ils seront importants. Plusieurs grilles de lecture se superposent et se concurrencent pour lui donner un sens – cabale de conservateurs anti-européens, dérive populiste des médias, catharsis démocratique, implosion du leadership néolibéral –, chacune mettant en avant un aspect particulier de l’affaire. Examinons-les dans l’ordre.

Une première lecture voit dans le scandale une campagne antiparlementariste orchestrée par le Daily Telegraph, le journal à l’origine des révélations. C’est un point de vue peu convaincant, mais il est intéressant dans la mesure où il manifeste les dissensions qui existent au sein de l’establishment Tory. Rappelons d’abord que les propriétaires du Daily Telegraph sont les frères Sir David et Sir Fred Barclay, deux jumeaux millionnaires exilés fiscaux à Monaco, qui possèdent en outre leur propre île (Brecqhou, une des îles anglo-normandes) sur laquelle ils ont fait construire un château (deux piscines, piste d’hélicoptère, etc.). Et c’est vrai qu’il a été assez cocasse de voir le Daily Telegraph s’ériger en défenseur de la morale publique et dénoncer avec indignation les indemnités de second home des députés, alors même que, en bons citoyens, les Barclay Brothers ont depuis longtemps mis leur fortune à l’abri du fisc et peuvent jouir sans entrave de leurs multiples résidences off shore. Dans son édition du 12 juin, Private Eye (l’équivalent anglais du Canard enchaîné) mettait en regard ces deux chiffres : 5-0 – soit : 5 %, la hausse de la diffusion du Daily Telegraph suite à ses révélations sur les MP ; 0 %, l’impôt payé par les Barclay sur les revenus que leur procure le journal.

La thèse de la cabale a été explicitement formulée par un député conservateur, Nadine Dorries. Le 22 mai, sur son blog, elle accusait les jumeaux, eurosceptiques notoires, de chercher sciemment à déstabiliser le Parlement britannique avant les élections européennes, de façon à favoriser les deux partis « hors système » résolument anti-européens, à savoir l’UKIP (droite souverainiste) et le BNP (extrême droite), au détriment donc des Tories et du Labour, jugés trop europhiles. Ce post n’est resté à vrai dire que quelques heures sur le site : une intervention énergique des avocats des Barclay, une menace de poursuite en diffamation, et tout avait disparu. Mais c’est peut-être justement la rapidité et la fermeté de la contre-attaque des Barclay qui donnent un crédit (relatif) à la thèse : en effet, un député (comme n’importe qui, du reste) a bien le droit de s’interroger sur les raisons pour lesquelles un journal publie un scoop, et il est fortement recommandé au demeurant de ne pas prendre pour argent comptant les déclarations vertueuses de ses éditeurs. Apparemment, donc, les jumeaux ne souhaitaient pas que le débat public s’oriente dans cette direction. Est-ce à dire pourtant qu’il y a eu cabale, coup monté, complot ? C’est difficile à croire. Le Daily Telegraph n’a pas inventé les faits qu’il dénonce, de même que les frères Barclay ne sont pas allés convaincre un à un les 646 députés de la chambre de se faire payer l’entretien de leur maison aux frais du contribuable. Bien sûr, tout le monde savait qu’un scandale politique de grande ampleur provoquerait immanquablement une fronde anti-Communes ; mais n’est-ce pas là l’une des règles élémentaires du jeu démocratique ?

Ce qui est significatif, par ailleurs, c’est que cette mise en cause virulente de l’intégrité du Daily Telegraph est venue d’un Tory – alors même que le quotidien entretient des liens de tout ordre avec le parti conservateur (d’où son sobriquet bien connu de Torygraph) –, et sur la question précisément de l’Europe. Cela révèle les divergences profondes des Tories sur cette question sensible parmi toutes : entre ceux qui soutiennent la ligne officielle définie par David Cameron (statu quo au sein de l’UE, renégociation du traité de Lisbonne), ceux qui la jugent trop rigide (et qui critiquent par exemple sa décision de quitter le groupe conservateur du Parlement européen pour fonder un nouveau groupe eurosceptique avec quelques Polonais et Tchèques douteux) et ceux disposés à un retrait pur et simple de l’UE, il est difficile de réaliser une synthèse un tant soit peu crédible.

Dans les faits, les résultats des élections européennes du 4 juin ont été une petite victoire pour les anti-européens : les Tories ont enregistré un décevant 27 %, l’UKIP est arrivé second à 16,1 % (devant un Labour laminé à 15,3 %), et le BNP, avec 6,1 % des voix, a décroché deux sièges à Bruxelles – une première dans l’histoire de ce parti. C’est donc désormais presque un quart de l’électorat britannique qui souhaite que le Royaume-Uni quitte l’Union européenne (Pour faire quoi ? pour aller où ? et avec qui ? C’est une autre histoire…). Sans conteste, le timing du scandale a desservi les partis en place au profit des outsiders, mais dans quelle mesure exactement ? Après tout, les européennes sont des élections sans enjeu, le sentiment anti-UE est puissant en Grande-Bretagne et l’abstention comme d’habitude a été très forte (65 %, contre 61 % en 2004). Surtout, ce scrutin est intervenu dans le contexte très particulier d’une crise économique en constante aggravation, de scandales financiers à répétition (dont celui autour de la pension de Fred Goodwin) et d’une série de ratés du gouvernement Brown. Les révélations du Daily Telegraph n’ont fait au mieux qu’exacerber un climat de défiance déjà bien installé à l’encontre des hommes politiques.

C’est ce climat que d’aucuns ont qualifié de « populiste », condamnant l’acharnement du Daily Telegraph et des médias contre les MP, et déplorant que la colère publique envers les parlementaires ait pris un tour si violent, si implacable. Dans son fameux post du 22 mai, Nadine Dorries dénonçait ainsi une chasse aux sorcières maccartiste (« McCarthyite witch hunt ») et disait redouter des suicides parmi les députés. L’archevêque de Canterbury, Rowan Williams, dans une tribune du Times du 23 mai éloquemment intitulée « Enough humiliation. We must move on », s’inquiétait quant à lui des effets du scandale sur la vie publique et craignait que « l’humiliation systématique et continue des hommes politiques » ne mette en péril la démocratie. Le même jour, également dans le Times, le chroniqueur et ancien député conservateur Matthew Parris regrettait que, dans la perception des faits par le public, l’on mette dans le même sac les dépenses extravagantes, les erreurs manifestes, l’âpreté au gain et les agissements clairement délictueux, sans chercher à faire de distinguo moral entre ces conduites.

L’idée générale, en somme, est que la couverture médiatique de l’affaire a été excessive et la réaction populaire exagérée. On admet certes que l’ACA (le système des notes de frais à l’origine du scandale) est un dispositif défaillant qui nécessite d’être revu, mais on conteste que la plupart des députés se soient mal comportés, en dehors bien sûr de quelques cas incontestablement frauduleux. On peut sans doute reprocher aux parlementaires une certaine négligence, voire une certaine paresse intellectuelle, mais sûrement pas une volonté délibérée d’abuser le système pour s’enrichir. D’ailleurs, les dépenses remboursées au titre de l’ACA l’ont toutes été dans le strict respect des procédures : « It was all within the rules » (« C’était entièrement dans les règles »), n’ont cessé de répéter au début du scandale, pour se justifier, les députés mis en cause par le Daily Telegraph. De plus, la conduite des MP s’explique aussi par les défauts inhérents à leur mode de rémunération : de nombreuses voix, comme celle de l’ancien officier chargé de la régulation de la conduite des parlementaires (le Parliamentary Commissioner for Standards), Philip Mawer, ont ainsi plaidé que c’était la modicité de leur salaire (64 000 £ annuel) qui les avait poussés à gonfler au maximum leurs notes de frais, de manière à pouvoir remplir correctement les obligations de leur métier. En bref, le scandale ne serait qu’une sorte de malentendu entre les citoyens et leurs représentants, à propos d’un dysfonctionnement structurel dans la rémunération des élus, qu’auraient exploité avec cynisme des médias en mal d’audience et des démagogues de tout poil.

Cette interprétation du scandale, qui minimise les faits, dilue la responsabilité des politiques et disqualifie la critique sous des vocables infâmants (populisme, démagogie, etc.), est typique de l’enfermement sociologique et psychologique d’une élite autocentrée. Elle oublie en particulier cet impératif catégorique de la morale publique : en tant que représentants du peuple et garants de l’intérêt collectif, les élus se doivent d’être absolument irréprochables, et non pas simplement à peu près irréprochables, ou globalement irréprochables, ou irréprochables selon leurs critères.

C’est ce qu’ont bien compris, en revanche, ceux qui veulent voir dans le scandale une occasion de régénérer la démocratie britannique. Il faut dire que, pour beaucoup d’Anglais, ç’a été un terrible choc de se rendre compte que leurs MP étaient aussi véreux que, par exemple, les élus italiens, alors qu’ils pensaient avoir le système parlementaire le meilleur au monde. En février 2009, à propos cette fois-ci des dépenses des eurodéputés, le libéral-démocrate Chris Davies déclarait encore – avec une prescience tout à fait remarquable : « Les nouvelles règles introduites en juillet vont rendre le Parlement européen meilleur que le Parlement italien, mais nous sommes encore très loin des pratiques en vigueur à la chambre des Communes » (in Private Eye du 12 juin). Hélas, le temps béni où Westminster pouvait donner des leçons est révolu.

Cependant, le fait même qu’il y ait scandale, n’est-ce pas la preuve que la démocratie fonctionne, malgré tout ? La presse anglaise, d’une part, a rempli efficacement son rôle de contre-pouvoir : elle a porté à la connaissance du citoyen des faits intéressants le comportement des élus dans l’exercice de leur charge. D’autre part, le gouvernement et les états-majors des partis ont pris la pleine mesure de l’indignation publique et réagi avec la célérité qui s’imposait : ils ont proposé des réformes et se sont séparés des brebis galeuses les plus embarrassantes. Le bilan des victimes n’est pas anodin : le speaker de la chambre des Communes, le travailliste Michael Martin, a dû démissionner (en raison de sa répugnance à reconnaître les défauts de l’ACA), six membres du gouvernement Brown ont quitté leur poste, des dizaines d’élus ne seront pas investis par leur parti aux prochaines élections, et presque un tiers des députés (dont Gordon Brown et David Cameron eux-mêmes) ont déjà remboursé tout ou partie des sommes indûment perçues au titre de l’ACA. Par ailleurs, Scotland Yard a ouvert une enquête criminelle sur l’affaire, et diverses enquêtes fiscales également sont en cours. On comprend ainsi qu’Ambrose Evans-Pritchard, l’un des éditorialistes vedettes du Daily Telegraph, ait pu écrire triomphalement dans sa chronique du 31 mai : « We have democratic catharsis. » Car si la démocratie britannique a su de la sorte trouver en elle-même les moyens de sa « catharsis », n’est-ce pas le signe qu’elle est – encore et toujours – la meilleure du monde ?

Cette confiance dans l’autorégulation du système laisse toutefois un peu perplexe. La réforme de l’ACA qui s’annonce n’a rien de révolutionnaire, il s’agira surtout de clarifier les règles et de définir de nouvelles pratiques pour éviter les abus, et personne ne s’attend à une baisse spectaculaire du niveau de vie des députés ; simplement, les procédures seront plus « transparentes » – comme si la transparence était un gage d’équité. La création d’une autorité indépendante chargée de contrôler les dépenses des MP est à peu près acquise, mais le gouvernement a déjà dû renoncer à divers aspects de son train de mesures, après notamment un vote négatif des Communes le 30 juin. Par ailleurs, l’élection d’un nouveau speaker a donné lieu à des combinaisons pathétiques au sein de la chambre, avec pour résultat final que les Communes, dominées par le Labour, ont élu à leur tête John Bercow, un Tory peu apprécié des siens et qui traîne de plus quelques casseroles (on peut lire une relation de ce glorieux épisode sur le blog de Jean-Louis Legalry). Au-delà de la question des dépenses stricto sensu, une véritable réforme du régime parlementaire passerait par une modification de la loi électorale et l’introduction de la proportionnelle, de façon à diversifier l’offre politique et à ouvrir le Parlement à de nouveaux venus, mais il est peu probable qu’une telle initiative, bien que réclamée par beaucoup, soit prise avant longtemps : on voit mal pourquoi les deux principaux partis de la chambre (le Labour et les Tories) renonceraient à leur rente de situation.

S’il est illusoire de penser que le système britannique puisse se réformer significativement de lui-même, c’est surtout aussi qu’il n’a plus aucune prise sur ce qui fonde son autorité – à savoir, sa légitimité. En effet, ce que rend manifeste le scandale des notes de frais, c’est la « perte de légitimité de la direction politique [du pays] dans sa totalité » (selon les termes de Dedefensa.com dans son article consacré aux élections européennes au Royaume-Uni, « Le calvaire du saint Sébastien postmoderne ») – perte de légitimité qui marque une nouvelle étape dans la dislocation du modèle néolibéral anglais.

Si le timing des événements est si important, ce n’est pas parce que les révélations sur les MP sont venues avant les élections européennes, mais parce qu’elles ont eu lieu après le naufrage de la City et les scandales et polémiques de toute sorte qui ont entouré ce naufrage. Le public avait déjà bien compris le lien fonctionnel entre Westminster et la City : les élus définissent l’armature législative et réglementaire permettant au secteur financier d’établir sa mainmise économique sur le pays, au nom de l’idéologie commune du free market. Or la crise en cours consacre l’échec de ce binôme exécutif, dont la seule réponse aux événements aura été finalement de transférer la dette privée (des banques) sur le compte de l’Etat (et donc du contribuable), sans ébaucher pour l’avenir le moindre projet alternatif. Le scandale autour de Fred Goodwin (l’ancien PDG de la Royal Bank of Scotland qui s’est vu accorder une pension annuelle de 700 000 £  après avoir mené la banque à la pire faillite de l’histoire du Royaume-Uni) – emblématique des abus et de l’arrogance de la City – a révélé par ailleurs que les banquiers, financiers et autres traders jouissaient d’une irresponsabilité et d’une immunité totales dans l’exercice de leurs fonctions, au rebours donc de tous les discours moralisateurs sur le « mérite » et la « responsabilité individuelle » servis à satiété depuis trente ans, et qu’ils échappaient ainsi, du fait de leur position privilégiée, à la sanction de leur incompétence.

Le scandale des Communes est l’homologue, dans la sphère politique, du scandale de la pension de Fred Goodwin dans la sphère financière : il dévoile la duplicité des promoteurs de l’ordre libéral thatchéro-blairiste pris au piège de leur immoralité et de leur médiocrité. Les révélations sur le comportement des élus et leurs réactions face à ces révélations ont montré que les députés affichaient tout l’éventail des vices qui décrivait jusque-là la conduite des banquiers et consorts : cupidité et cynisme, mesquinerie et démesure, hypocrisie et bonne conscience, déni et impudence, etc. Cette symbiose spirituelle entre le Parlement et la City redouble et renforce leur symbiose fonctionnelle et, face au complet fiasco de leur gouvernance commune, les condamne tous deux à la déchéance.

Ainsi, peu importe que les Tories remportent ou non les prochaines élections : l’illégitimité du leadership politique au Royaume-Uni va bien au-delà du seul discrédit du Labour, et ce n’est certainement pas le programme étriqué des conservateurs qui remettra sur pied un régime parlementaire à bout de souffle. Le système politique britannique est entré pour longtemps dans une période de fortes turbulences. Abstention, instabilité, contestation et désordre, voilà ce qui attend désormais le gouvernement du pays. Les prochaines années vont être passionnantes.

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