Dubaï et la City : considérations inopportunes sur la richesse et le mérite

Personne n’a étonné d’apprendre que, parmi les créditeurs étrangers, les banques britanniques étaient les plus exposées à Dubaï World, le conglomérat d’Etat qui s’est avéré incapable de payer ses dettes, tant la folie des grandeurs de l’émirat du Golfe et la mégalomanie des banquiers anglais et écossais semblaient parfaitement correspondre, outre évidemment leurs intérêts communs bien compris. En revanche, on a pu apprendre avec intérêt qu’environ 100 000 britanniques vivaient à Dubaï – la communauté occidentale la plus importante –, et que toute une armada de professionnels utiles (banquiers, traders, avocats, comptables, consultants, négociants, etc.) exerceraient là-bas ses talents, en conformité donc avec le profil économique de ce minuscule territoire. D’ailleurs, le voyage à Dubaï était presque devenu une étape obligée du cursus honorum des financiers, une expérience fructueuse dans l’apprentissage des Wilhelm Meister de la banque.

Cette relation spéciale entre Dubaï et le Royaume-Uni n’a rien d’étonnant, elle est emblématique d’une homologie de fond entre les deux pays : car, finalement, la société féodale de Dubaï – avec sa minorité de millionnaires (les nationaux), sa majorité de quasi-esclaves (les immigrés indiens, pakistanais, bangladais, etc.), et les expatriés occidentaux en adjuvants des premiers – représente l’idéal type de la société britannique, structurée entre l’élite des « méritants » (fortunés), la masse des « non-méritants » (responsables de leur pauvreté) et le groupe social éduqué dédié à l’encadrement. D’ailleurs, comment ne pas voir dans Dubaï le fantasme de la City, son rêve secret – le rêve d’un centre d’affaires à l’état pur, débarrassé des contraintes de la démocratie et de l’Etat social ?

On ne sait trop comment Dubaï – un pays qui par son histoire et sa culture diffère tant du Royaume-Uni – justifie idéologiquement son régime hiérarchique et inégalitaire, mais cela ne semble pas émouvoir outre mesure les nombreux Occidentaux qui se rendent chaque année dans l’émirat (expatriés, voyageurs d’affaires, touristes, etc.), tant eux-mêmes sont déjà parfaitement accoutumés dans leur propre pays à un ordre hiérarchique et font preuve d’une tolérance remarquable (et stupéfiante à bien des égards) envers les inégalités sociales. Mais il faut dire que nous disposons chez nous d’un fétiche tout-puissant pour expliquer les différences de revenus, un concept magique capable de justifier à la fois la richesse et la pauvreté : le « mérite ». Grâce à lui en effet, s’opère cette transsubstantiation étonnante par laquelle le riche est recyclé en « méritant » et le pauvre en « non-méritant ».

Le grand problème des riches a toujours été de légitimer leur fortune – et de se légitimer eux-mêmes par la même occasion. Il y a bien eu une époque où la richesse était signe de l’élection divine, mais malheureusement entre-temps Dieu est mort. L’idéal serait que les riches et le reste de l’humanité n’appartiennent pas à la même espèce, car ainsi la différence sociale serait inscrite dans l’ordre de la nature. Dans son roman publié en 1895, The Time Machine, H. G. Wells imaginait que dans un futur très lointain l’humanité se séparait en deux types humains distincts, avec d’un côté la classe dominante engendrant les Elois, un peuple paisible et harmonieux, et, de l’autre, les classes prolétaires donnant naissance aux Morlocks, des êtres dégénérés vivant sous terre. Nous n’en sommes pas encore là, il est vrai, mais notons tout de même que, du point de vue physique, les riches et les pauvres se ressemblent de moins en moins : l’accès privilégié à une alimentation de qualité, à l’information diététique et médicale, à la chirurgie esthétique, réparatrice (greffes d’organe, prothèses de toute sorte, etc.) et bientôt bionique, à un environnement écologiquement sain, aux infrastructures sportives et de loisirs, etc., permet aux personnes fortunées d’entretenir au mieux leur organisme, de repousser leurs limites physiologiques et biologiques, et en définitive d’exhiber un corps différent de celui des hordes de Morlocks obèses et souffreteux qui hantent les bas-fonds urbains.

Du point de vue moral, l’idéologie du mérite apporte quant à elle une justification aux inégalités de revenu avec une économie de moyens (si l’on peut dire) exceptionnelle : le riche est riche parce qu’il le mérite (par son talent, ses qualités remarquables), le pauvre est pauvre parce qu’il ne mérite pas d’être riche (symétriquement : à cause de son manque de talent, de qualité remarquable). D’ailleurs, le mot « riche » lui-même tombe peu à peu en désuétude : celui qui l’emploie est immédiatement soupçonné d’être un odieux marxiste qui n’a rien compris à l’évolution de la société. On lui préfère le doux vocable de « talent », plaisante synecdoque par laquelle l’upper class a pris l’habitude de se désigner : à chaque fois par exemple qu’on évoque une hausse des impôts pour les haut revenus, quelle est désormais la réaction outragée et unanime de tout ce que le pays compte de gros portefeuilles ? « Les talents vont fuir le pays. »

C’est ainsi que la porte-parole des l’Association des banquiers britanniques (British Bankers’ Association) commentait récemment l’une des mesures fiscales envisagées dans le pré-budget 2010 du gouvernement Brown (en l’occurrence, la création d’une nouvelle tranche de l’impôt sur le revenu – 60 % au-delà de 500 000 £ par an) : « Our concern has been and will remain around the competitiveness and attractiveness of the City, and whether tax moves or other action on remuneration or employment would be something that would chase talent out of the City, and whether it would discourage businesses and talent from locating here. » On remarquera en passant que la conjonction business-talent est particulièrement présente dans le discours d’autolégitimation des financiers, banquiers, traders, etc., à croire que le génie humain a déserté toutes les autres professions. D’ailleurs, tant qu’on y est, pourquoi ne pas créer – sur le modèle des « sans-emploi », des « sans-abri », des « sans-papiers », etc. – une catégorie spéciale pour désigner ces inadaptés sociaux d’un genre nouveau : les « sans-talent » ?

Cette insistance à mettre en avant son prétendu mérite par la classe dominante est bien sûr indispensable pour donner une apparence de raison aux inégalités sociales dans un système démocratique. Accumulation primitive, structure du capital, classe de loisir, reproduction sociale, etc., toutes ces choses-là sont bien ardues et bien désagréables pour des oreilles sensibles, surtout quand on a en réserve de beaux spécimens de self-made-man à présenter à l’opinion. De plus, le mérite, c’est une qualité personnelle beaucoup plus gratifiante à faire valoir que, par exemple, la cupidité, le cynisme ou l’absence de scrupules. En ce qui nous concerne, cependant, on préférerait quand même qu’on nous explicite les présupposés philosophiques, sociologiques, anthropologiques, etc., de cette filiation talent-richesse – et autrement qu’en pontifiant imperturbablement sur la « nature humaine ». Après tout, pourquoi le talent ne se suffit-il pas à lui-même ? Pourquoi faut-il le récompenser ? Et s’il faut le récompenser, pourquoi par de l’argent ? Et s’il faut le récompenser par de l’argent, pourquoi par des sommes dix fois, cent fois, mille fois supérieures au revenu commun ?

Le mérite est aujourd’hui ce qui fonde – au Royaume-Uni, en France et ailleurs – la légitimité des régimes d’apartheid social dans lesquelles nous vivons. L’idéal de justice en a été transformé : une société juste n’est plus une société où les besoins de tous sont satisfaits, mais une société où les mérites de chacun sont reconnus. Il en découle que la lutte collective pour la justice n’est plus une lutte pour que tous ait accès aux mêmes biens et services, mais une lutte pour que les mérites de chacun soit universellement reconnus et rémunérés comme tels, et peu importe alors que l’un n’ait (quasiment) rien et l’autre (presque) tout – ce qui rend problématique, on en conviendra, l’aspect « collectif » de ladite lutte. A tous les étages de la société, chacun en vient donc à défendre son petit bout de mérite contre ceux incapables de le reconnaître ou de le reconnaître à sa juste valeur (financière), c’est-à-dire finalement contre tout le monde – combat âpre, acharné, frustrant, surtout quand on a autour de soi tant d’exemples de réussites imméritées ! Il faut jour après jour prouver son talent, impitoyablement, prouver qu’il est supérieur à celui de son voisin, de son collègue, de son confrère, etc. –, la concurrence étant bien sûr le corrélat fonctionnel de l’idéologie du mérite.

Parfois, ainsi, on arrive à un revenu conséquent – ou même pas conséquent, d’ailleurs, juste à quelques encablures du Smic. Que faire, alors, avec cet argent péniblement gagné ? Partir en vacances, en voyage – à Dubaï par exemple, pour vivre quelques jours comme un millionnaire. You worth it ! Vous le valez bien ! Surtout maintenant que les prix sont cassés, avec la crise : 1000 £ la semaine, ce n’est pas si cher pour un hôtel quatre étoiles avec restaurants, piscines, spa, fitness center, etc. Pourquoi aurait-on mauvaise conscience de se faire servir par des domestiques philippins dont on a confisqué le passeport ? N’ont-ils pas la chance de travailler ? Ne font-ils pas vivre dix personnes à Manille avec leur salaire ? Ne sont-ils pas des privilégiés, eux aussi, n’ont-ils pas ce qu’ils méritent ?

Advertisements

8 responses to “Dubaï et la City : considérations inopportunes sur la richesse et le mérite

  1. Très belle et très juste description de l’absurdité des temps modernes.
    Multiplions ce genre d’article pour que l’humanité retrouve un peu de lucidité.

  2. Texte excellent ! Amis postinautes, diffusez le sans modération et placez le lien partout où vous pouvez.

  3. Bonjour et merci pour cet excellent texte. Oserais-je dire talentueux ?
    Je voudrais aller encore plus loin à propos de cette relation talent-mérite:
    La nature (puisque Dieu est mort) m’a comblé de certaines qualités, ou talents, qui me rendent certaines tâches faciles ; je trouve donc que je n’ai aucun mérite à les réaliser bien et en cela mieux que d’autres. Ainsi, à mes yeux et pour moi-même, le talent n’implique pas le mérite et donc ne justifie pas la récompense, bien au contraire. Seul l’effort devrait…

  4. Emmanuel Quilgars

    Oui, effectivement, très bonne remarque: la notion d’effort pourrait avantageusement être utilisée pour dynamiter la relation mérite/richesse.

  5. superbe.

    et oui, c’est quand même un peu “houston on a un problème”, ça devient sérieux, il va falloir s’y pencher.

    Léon Bloy : ” Le riche est une brute inexorable qu’on est forcé d’arrêter avec une faux ou un paquet de mitraille dans le ventre.” et encore sa colère n’était que l’effervescence de sa pitié (dixit).

  6. J’habite a Dubai et j’aimerais réagir.
    Si l’article est extrêmement bien écrit (oui, l’auteur a du talent), il n’en délivre pas moins une analyse un peu rapide des Emirats.

    Je n’ai pas un salaire énorme, je gagne peut être 10% de plus des jeunes de ma génération qui ont suivi les mêmes études.
    Par contre, il est vrai que je gagne beaucoup plus que les ouvriers indiens ou les vendeurs philippino.
    Pour quelles raisons ? Pas pour une question de talent. Pas pour une question d’efficacité, d’éducation, ou je ne sais quelle qualité.
    Non, ma seule chance, c’est d’être français – comme vous – et en tant que français ma vie est facile, saine, inclue des loisirs, des voyages, etc.

    Et si j’habitais en France ? Et bien j’aurais droit a sensiblement la même “qualité de vie” – ou tout au moins son illusion, selon les critères qui définissent actuellement la société.

    Sauf que je suis a Dubai, et que je côtoie dans mon travail et dans ma vie perso des indiens et des philippins, qui ne gagneront jamais autant que ce que j’ai moi.

    Mais je repose la question: quelles différences si j’étais en France ? Ces indiens et ces philippins gagnent, qu’ils soient a Dubai ou a Manilles, sensiblement la même chose. Il y a peut être 20, 30 ou 40% de différence pour eux s’ils s’expatrient – mais pour nous, leurs salaires restent incomparables au notre.

    Je n’excuse pas le schéma de la société mondiale actuelle – extrêmement inégalitaire – mais pointer Dubai du doigt ni changera rien.
    Dans un monde ou voyager dans un autre pays devient si facile (pour nous occidentaux), l’avion rapproche également les inégalités.

    Je terminerais pas une comparaison avec l’Inde, que je connais bien – on y retrouve les riches et les pauvres, bien plus qu’en UK ou en France, avec des differences sur l’echelle sociale bien plus etendue, tout ca au sein d’un meme quartier. Sans malentendu ni jalousie.
    La bas, on ne parle ni de “talent”, ni de “merite”, mais bien de la chance d’avoir eu une education.

  7. Djoh, tu n’as pas compris le sens de l’article. Il ne s’agit pas de “pointer du doigt” Dubaï mais de montrer en quoi cette ville est un très bon exemple pour mettre en évidence le fonctionnement de la société actuelle.

    Par ailleurs tu dis :
    “Je terminerais pas une comparaison avec l’Inde, que je connais bien – on y retrouve les riches et les pauvres, bien plus qu’en UK ou en France, avec des differences sur l’echelle sociale bien plus etendue, tout ca au sein d’un meme quartier. Sans malentendu ni jalousie.”

    Peut-être n’as tu pas entendu parler de la religion Hindoue, qui justifie les inégalités entre castes par les mérites (eh oui, ça ne date pas d’aujourd’hui) qu’ont eu leurs membres dans leur vie antérieure… C’est un système idéologique tellement efficace qu’aucun croyant ne peut remettre en cause les inégalités dont il souffre.

    Chez nous,ça n’est pas la religion mais c’est l’école qui sert de système de légitimation des dominants. Elle masque le caractère hérité des “talents” scolaires (on est bon en classe parce que papa et médecin ou ingénieur), et les transforme en “mérite” individuel avalisé par un diplôme de “Grande Ecole”…

  8. Alain Veillard

    Merci pour cet article, catégorie: si j’avais eu le talent je l’aurais bien écrit ; — )
    Dans notre beau pays celui qui tire les conséquences politiques de ces idées s’appelle Mélanchon avec le Parti de gauche.
    Jacques Généreux, un des économistes du Parti de gauche, a écrit des trucs sympas sur ces sujets.
    Amitiés.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s