Sarko vu de Londres : le nabot de la République ?

Contrairement à ce que pourraient penser les mauvais esprits, il y a bien eu un « Sarkozy effect » en Angleterre. Ç’a été en avril 2008 : après une visite du couple présidentiel à Londres, les commerçants de la ville ont connu un boom des ventes de chaussures à talonnettes. Le Daily Telegraph, qui a relaté en son temps ce glorieux phénomène, en avait déduit que Sarkozy avait décomplexé les nombreux Anglais qui, tout comme lui avec la belle Carla, se sentent honteux en public auprès d’une compagne plus grande ; désormais, ils n’hésitaient plus à se rehausser de quelques centimètres au moyen de cette quasi-prothèse. En anglais, on appelle « Cuban heels » (« talons Cubains ») les talons pour hommes : il est vrai que cette dénomination est particulièrement bienvenue et que, avec les Ray-Ban et la Rolex, elle complète très bien l’attirail du latin lover m’as-tu-vu, sentimental et vaguement alcazaresque qu’incarne notre président.

De fait, la taille de Sarkozy alimente régulièrement les commentaires ironiques des journaux britanniques, le dernier épisode en date ayant été la visite du président dans une usine de l’Orne où, apparemment, les employés invités à monter sur l’estrade à ses côtés auraient été sélectionnés en fonction de leur petite taille afin de ne pas lui faire de l’ombre (c’est le cas de le dire). Evidemment, ce n’est pas la taille de Sarko en tant que telle qui intéresse les journaux, mais plutôt ses efforts pathétiques pour paraître plus grand. Comme le résume David Mitchell, un éditorialiste satirique de l’Observer, Sarkozy « doesn’t look silly because he’s short, he looks silly because he’s standing on a box ». Cela donne en tout cas aux commentateurs une clé d’interprétation psychologique pour comprendre le chef de l’Etat français et leur permet de dresser le portrait d’un homme souffrant d’un grave sentiment d’infériorité, voir complexé, et qui malgré son auguste fonction tente désespérément d’avoir l’air beau, jeune, en bonne santé, etc., comme pour conjurer quelque blessure secrète ou faiblesse cachée – ce qui, paraît-il, confère au personnage une force comique assez irrésistible.

On aurait tort cependant de prendre de haut ces considérations sur la personne privée de notre président et les juger indignes d’un esprit noble. Les observations les plus triviales sont souvent porteuses de vérité et peuvent mettre en lumière des évidences jusque-là occultées. Il se pourrait en l’espèce que, en dépit de sa taille, Sarkozy soit notre grand homme actuel, et que, jusque dans ses caractéristiques physiques et psychologiques contingentes, il soit la parfaite incarnation de la France contemporaine, à la fois comme nation et comme peuple. Cela redonnerait presque du crédit à cette « théorie du grand homme » aujourd’hui désuète que Victor Cousin, en propagandiste laborieux des idées hégéliennes, développait dans les années 1820 : « Un grand homme n’est pas un individu, en tant que grand homme ; sa fortune est de représenter mieux qu’aucun autre homme de son temps les idées de ce temps, ses intérêts, ses besoins. […] Ce grand homme n’est pas autre chose que ce peuple qui s’est fait homme. » (Cours de l’histoire de la philosophie, 1828). On comprend mieux ainsi l’attention que les journaux britanniques et autres portent à Sarkozy : ce serait une manière détournée, presque métaphorique, d’interroger la psyché française et d’essayer de comprendre les passions qui l’agitent. Inversement – et symétriquement –, les affaires hexagonales auraient tout intérêt à être interprétées d’un point de vue psychanalytique.

Par exemple, comment ne pas voir dans le débat sur l’identité nationale un « retour du refoulé » ? A travers les innombrables paroles de frustration, de rancœur et de haine qu’il laisse s’exprimer, il manifeste qu’il y a bien là toute une part de l’histoire française – la colonisation, Pétain, l’Algérie, etc. – qui ne passe pas. D’autre part, ce « défouloir au remugle vichyste » (pour reprendre la belle formule de Guy Verhofstadt) a une dimension sexuelle évidente : l’insistance avec laquelle les musulmans sont présentés comme les ennemis implacables des femmes, condamnées entre leurs mains à n’être que « putes ou soumises », à porter le voile ou à finir dans une tournante ou un gynécée, a un caractère clairement fantasmatique – ce qui, encore une fois, nous renvoie aux talonnettes. Apparemment, l’immigré symbolise un phallus menaçant pour l’identité sexuelle française. Est-ce l’angoisse de la castration ? Deux choses en tout cas auront donné du rythme au quinquennat : les tribulations de la vie sentimentale du président et les provocations racistes de ses sbires, comme si les deux étaient liées.

Revenons aux choses sérieuses. La coïncidence parfaite de l’individu Sarkozy avec la France n’est jamais aussi flagrante que sur le plan diplomatique, surtout quand on le compare à son illustre prédécesseur, j’ai nommé Charles de Gaulle. Du haut de son 1,92 mètre, exceptionnel pour l’époque, celui-ci incarnait parfaitement la politique de « grandeur » qu’il entendait faire suivre au pays. Qu’était-ce donc que cette « grandeur » ? C’était l’idée que, après 1945, même si seuls les Etats-Unis et l’URSS pouvaient désormais prétendre à la « puissance », la France pouvait encore conserver une part d’influence dans le monde, grâce justement à sa « grandeur », c’est-à-dire une diplomatie indépendante fondée sur des valeurs propres. On comprend du coup combien la taille de Sarkozy est emblématique d’un rétrécissement dramatique de l’influence du pays. Son atlantisme frénétique, sui generis en quelque sorte (les Etats-Unis comme figure du père), accompagne parfaitement une diplomatie de petit format, qui d’une gestion médiocre des derniers feux de la Françafrique à une perte complète de crédit au Proche-Orient, en passant par les atermoiements vis-à-vis de la Chine et les rodomontades agressives à l’égard de l’Iran, a eu pour seul résultat de faire perdre à la diplomatie française tout ce qui faisait son originalité et sa force. Ne restent que des discours moralisateurs et vantards aux accents plus ou moins neocons.

On ne peut donc pas en vouloir aux Anglais s’ils raillent la taille de notre président-bouffon : ils ont compris, même inconsciemment, qu’elle condense en une image saisissante la tragédie que vit la nation – du reste, le Royaume-Uni connaît le même destin : une perte irréversible d’autorité et de prestige. Dans son célèbre discours de Dakar (qui restera sans conteste comme l’un des discours les plus lamentables jamais prononcés par un président français), Sarkozy disait que « le défi de l’Afrique, c’[était] d’entrer davantage dans l’histoire ». Gageons que celui de la France va être plutôt d’en sortir à moindre frais – sur la pointe des pieds, en quelque sorte, du haut de ses talonnettes.

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2 responses to “Sarko vu de Londres : le nabot de la République ?

  1. Pas tout a fait d’accord avec votre séduisante théorie; la taille ne fait pas tout: la présidence du grand Chirac ne laissera pas un immense souvenir, en revanche, on peut présumer que celle de son illustre prédécesseur, a peine plus grand que l’actuel et sans talonnettes restera dans l’histoire, lui ! 😉

  2. Je n’avais pas lu cet article. Poilant… Sarko on the box, yeah !

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