Faut-il encore monter dans l’ascenseur social ?

J’ai toujours aimé Henry Miller. Ce n’était pas le genre d’homme à prendre l’ascenseur social. Dans Virage à 80, un court texte de la fin de sa vie, il écrit ceci : « Ce sont les petites choses qui comptent – pas la renommée, ni le succès, ni la fortune. En haut de l’échelle la place est rare, tandis qu’en bas on est des foules à tenir ensemble sans se bousculer et sans personne pour vous emmerder. » Miller était un sage : il avait compris que l’ascension sociale n’est pas un paisible voyage, mais un combat acharné contre soi-même et les autres.

De nos jours, rares sont les personnes qui renoncent ainsi à leur ticket pour les sommets. Il vaut mieux d’ailleurs ne pas s’en vanter : c’est rarement perçu comme un choix éthique mais au mieux comme un manque pathétique d’ambition, au pire comme un comportement déviant, anti-social, aux limites de la pathologie mentale.

Il faut dire qu’aujourd’hui, à la différence des générations précédentes, l’aspiration à la réussite prend les apparences d’un véritable sauve-qui-peut. C’est compréhensible, du reste : l’époque est tellement désespérée, l’avenir si sombre, que chacun veut – pour soi-même ou sa progéniture – l’assurance d’une planche de salut. Face à la déliquescence inéluctable de l’Etat-providence, on sait bien que les services de base comme la santé, l’éducation et la retraite vont devenir des luxes et que, dans ces conditions, il vaut mieux prendre les devants. Autrement dit, l’ascenseur social, c’est un peu le canot du Titanic : c’est la seule façon de ne pas sombrer quand le pays fait naufrage. Et évidemment, comme pour le Titanic, il n’y aura pas de place pour tout le monde. Vae victis !

Reconnaissons que l’expression « ascenseur social » est une excellente métaphore. Elle donne une image édulcorée de la mobilité sociale, comme si celle-ci n’était qu’une question technique et que toute panne supposée du moteur pouvait être réglée avec trois serrements de boulons comme n’importe quel problème mécanique. Elle suggère de plus un trajet rapide, uniforme et sans heurt, à l’image du parcours paisible que suivra l’heureux impétrant – à l’image aussi des qualités dont il devra faire preuve dans sa carrière : confiance, efficacité, et promptitude dans l’action. Enfin, c’est une métaphore dont le sens figuré se réalise dans le sens propre : on imagine très bien que celui qui aura pris l’ascenseur social aura le droit de monter tous les jours dans une cabine aseptisée pour rejoindre son bureau en haut d’une tour. En comparaison, il est vrai, « escalier social » ferait un peu pue-la-sueur, un peu laborieux. Quant au « téléphérique social » (un engin pourtant censé aller beaucoup plus haut qu’un simple ascenseur), il embarque bien trop de monde pour être attractif : l’ascension sociale, pour être exemplaire, doit être réservée à une minorité.

C’est d’ailleurs une nécessité structurelle : même si on le voulait, tout le monde ne pourrait pas monter dans l’ascenseur. Les postes de direction, de management, de recherche, etc., sont par définition en nombre limité, tandis qu’il faudra toujours une main-d’œuvre abondante et mal payée pour exécuter les mille et une taches ingrates indispensables au bon fonctionnement du capitalisme. D’autre part, parmi les happy few de l’ascenseur, tous n’arriveront pas au sommet : la plupart descendront aux étages intermédiaires, beaucoup même ne graviront qu’un pallier. Mais ce n’est déjà pas si mal – et, du reste, chacun est prié de nourrir des ambitions raisonnables, en rapport avec ses capacités réelles. Il est inutile de nourrir des rêves de grandeur démesurés : l’ascenseur n’est destiné à vous convoyer qu’à la place que vous méritez, pas plus haut. C’est ce qu’on appelle l’« allocation optimale du capital humain ».

Il ne faudrait pas voir cependant dans l’ascenseur social uniquement un outil de gestion de ressources humaines à l’échelle d’un pays. Il a aussi – voire surtout – une fonction idéologique : car en figurant une circulation, même minimale, d’une classe sociale à l’autre, il accrédite l’idée que l’accès aux fonctions importantes n’est pas seulement une affaire de naissance mais aussi de mérite, et légitime de ce fait la représentation hiérarchique de la société. On comprend du coup pourquoi l’adhésion de l’opinion publique au modèle de l’ascenseur social est si importante pour l’idéologie dominante : d’une part, elle garantit l’adhésion à un modèle de société inégalitaire et, d’autre part, elle individualise les parcours et affaiblit les sentiments d’appartenance de classe et de solidarité collective. En effet, pourquoi s’identifier à un groupe donné, à une catégorie – les ouvriers, les prolétaires, etc. – puisque, de toute façon, on va s’en extirper et être aspiré vers le haut ? Et si ce n’est pas moi, ce sera donc mon fils…

En effet, la mobilité sociale s’envisage surtout comme un processus intergénérationnel. Elle est porteuse d’une promesse : « Le fils ira plus haut que le père. » Ce qui donne, du point de vue du père : « Mon fils ira plus haut que moi. » Cette promesse d’ascension par la descendance, le discours de légitimation de l’ordre établi doit l’entretenir indéfiniment : ce qui importe, c’est que le père maintienne sa confiance dans la société et ses mécanismes de promotion interne, de façon à ce que sa participation à ladite société soit la plus loyale possible (ne serait-ce que pour une raison intéressée : préparer le terrain au fils), alors même que son propre sort peut lui sembler injuste. Le succès escompté du fils sera pour le père à la fois une consolation, une justification et une revanche – même si, compte tenu des contraintes insurmontables de la biologie humaine, il lui faudra parfois se projeter post mortem pour se représenter le fils dans toute sa gloire. De ce point de vue, l’ascenseur social apparaît comme une forme sécularisée de l’espérance eschatologique, à la différence que la rétribution de la vie bonne et l’avènement de la justice (sociale, en l’espèce) ne sont pas remises à un lointain Jugement dernier, mais intégrées dans le prolongement immédiat de l’existence personnelle – à portée de vue, donc –, via sa progéniture.

Au cœur du dispositif, bien sûr, il y a l’école, soumise à une double exigence : d’une part, opérer une sélection parmi les élèves dont elle a la charge, en vue de la grande distribution des postes à l’âge adulte ; d’autre part, faire en sorte que cette sélection soit juste, ou du moins apparaisse comme telle auprès des parties prenantes, notamment les inévitables perdants du processus. Le concept d’« égalité des chances » articule à merveille ces deux objectifs : car en promouvant le principe d’une compétition équitable entre les élèves – une sorte de concurrence libre et non faussée au niveau scolaire –, où chacun est supposé bénéficier de chances égales de réussite, il légitime de ce fait l’inégalité des conditions qui en résulte nécessairement ; les loosers n’ont qu’à s’en prendre qu’à eux-mêmes, qu’à leur manque de détermination, de travail ou de talent.

C’est donc par une mise en concurrence des enfants – dès leur plus jeune âge, pour favoriser l’intériorisation précoce des normes de sélection – que sont triés ceux qui bénéficieront de l’ascenseur social. La méthode peut paraître brutale aux âmes sensibles, mais on nous assure qu’une telle compétition est inévitable (« Par quoi la remplacer ? ») et que, surtout, suffisamment régulée, elle offre aux enfants de pauvres les mêmes opportunités de succès que les enfants de riches. « Ah bon ? – Absolument. » Car l’Etat, dans sa grande sagesse, a prévu des mécanismes pour veiller au bon fonctionnement du libre jeu de la concurrence scolaire. Par exemple, pour limiter le monopole des enfants des milieux favorisés sur le marché des diplômes de grandes écoles, il a récemment fixé sur ce marché un « quota » de 30 % de boursiers.

Ce faisant, l’on admet certes implicitement que, durant les quatorze années qui ont précédé l’accès à ces prestigieuses institutions (à bac +2), l’école n’a pas été capable de neutraliser les effets de l’origine sociale dans l’acquisition du savoir (ou, du moins, dans l’acquisition d’un savoir conforme aux exigences standardisées des concours). Mais, après tout, n’est-ce pas là faire preuve de réalisme ? Il est temps d’abandonner les vieilles lunes et de renoncer à fixer à l’école des objectifs inatteignables. Il faut se concentrer sur ce qu’elle peut réellement faire : « traiter différemment des gens différents ». D’ailleurs, ne nous méprenons pas : même avec des quotas, le principe concurrentiel dans la sélection des élèves n’est pas abandonné, loin de là ; il est simplement perfectionné, affiné, customisé, ajusté à cette humanité spécifique que sont les catégories populaires.

Il suffit de se référer à ce que disait en octobre 2009 Valérie Pécresse, la ministre de l’Enseignement supérieur, à propos du recrutement des grandes écoles : « L’ascenseur social est bloqué, justement parce que nous ne savons pas faire évoluer nos concours […]. Si les grandes écoles se penchaient sur le problème de la reproduction sociale qui est la leur, sans doute auraient-elles un travail à faire sur les épreuves de sélection. » Autrement dit : les concours actuels, parce que socialement discriminants, ne sont pas assez concurrentiels ; pour rendre le marché scolaire plus juste, il faut donc pallier cette discrimination qui fausse la compétition entre élèves et définir des critères de sélection qui corrigent les désavantages concurrentiels dont souffrent les enfants des milieux défavorisés. Il se trouve d’ailleurs que la ministre avait déjà son idée sur ce que pourraient être ces nouveaux critères : selon elle, les concours devraient prendre en compte « la personnalité, la valeur, l’intensité du parcours » du candidat.

On peut donc imaginer que, dans un système idéal, les boursiers soient soumis à un double processus d’évaluation : d’une part, ils devront se soumettre aux épreuves traditionnelles de leur discipline, afin de vérifier leur compétences intellectuelles. Mais ils seront également jugés en fonction de critères psychologiques, comportementaux et biographiques, à travers l’examen de leur « personnalité » (et donc de leur plus ou moindre grande conformité aux valeurs et à l’éthos spécifiques des grandes écoles) et de leur « parcours » (étant entendu que, plus le candidat aura eu à franchir d’obstacles, plus sa trajectoire de vie sera notée positivement, conformément aux représentations stéréotypées du « combat pour la vie »). Les boursiers étant loin d’être homogènes dans leurs performances, nul doute que cette double procédure permettra de les hiérarchiser avec une précision toute scientifique, à la fois entre eux et relativement aux autres candidats, entre les différentes grandes écoles et au sein de chacune d’elles, sur le plan académique et sur le plan personnel, au niveau de leurs réalisations et au niveau de leurs potentialités, etc.

En définitive, l’« ouverture sociale » des grandes écoles vise autant à assurer, par des mesures de discrimination positive, la visibilité des enfants des milieux populaires au sein de l’élite, de façon à entretenir l’image d’une société ouverte et mobile, qu’à universaliser le principe de concurrence comme principe organisateur du monde social – principe qui paraîtra d’autant plus légitime qu’il sera appliqué dans la pratique de façon sophistiquée et concernera, via la prolifération des critères de sélection, tous les aspects de la personne. Or, si ce principe de compétition universelle entre les individus est aujourd’hui indispensable à l’idéologie dominante, c’est qu’il soutient, en dernier ressort, le mantra essentiel de l’ordre néolibéral : les riches sont riches parce qu’ils le méritent – et son corollaire : les pauvres sont pauvres parce qu’ils le méritent. Nous sommes supposés nous réjouir que, grâce à la politique d’« égalité des chances » mise en œuvre par l’Etat, ce ne sont pas seulement les fils de riches, mais également des fils de pauvres, qui pourront toucher des gros salaires, des primes, des bonus, des stock-options, etc. Mais qu’en est-il du sort de tous ceux qui n’auront pas pris l’ascenseur social et qui continueront chaque jour à emprunter l’escalier de service ? Un voile pudique est jeté sur ces rebuts, coupables jusqu’à leur mort de n’avoir pas su saisir la chance qui leur aura été offerte d’échapper à leur condition.

L’ordre néolibéral se caractérise non seulement par de fortes inégalités, mais surtout par un accroissement de ces inégalités – par une dynamique inégalitaire. Or le principe concurrentiel permet justement de justifier les inégalités à la fois dans leur principe et dans leur essor. D’une part, les inégalités sont justes en soi, car la distribution des postes entre les individus s’opère selon le principe « égalitaire » de la concurrence libre et non faussée (qu’on appelle « égalité des chances » à l’école), au bénéfice des « bonnes » personnes (les personnes méritantes, travailleuses, etc.), et au détriment des « mauvaises » (celles qui, par leur médiocrité, leur comportement inadapté ou leur mauvaise volonté, se sont en quelque sorte exclues d’elles-mêmes du jeu). D’autre part, l’amplitude et la structure des inégalités ne sont pas non plus arbitraires, car déterminées – indépendamment des individus – par la situation à un moment donné de l’économie et du marché du travail, régis eux aussi par la concurrence : c’est elle en effet qui, dans l’allocation des ressources, privilégie certains secteurs d’activité (ceux offrant la meilleure rentabilité du capital) et, à l’intérieur de chaque secteur, certaines professions (« créatrices de valeur »). Il ne faut pas s’étonner alors si les écarts de revenu ne cessent d’augmenter, entre les différents métiers, entre smicards et PDG, etc. : l’accroissement de ces écarts résulte tout simplement d’une meilleure application du principe de concurrence, d’un perfectionnement continu dans sa mise en œuvre. Autrement dit : la société est de plus en plus inégalitaire parce qu’elle est de plus en plus juste.

Par voie de conséquence, la mobilité sociale elle-même change de signification. Dans le paradigme réformiste d’après-guerre – un ordre inégalitaire mais à dynamique égalitaire –, l’amélioration progressive des conditions de vie, de travail, de revenu, etc., des milieux populaires (par les « conquêtes sociales », la politique de redistribution de l’Etat-providence et le développement des services publics) était censée rendre possible l’homogénéisation culturelle du corps social (« par le haut »), prélude à l’homogénéisation des niveaux scolaires (« par le haut » également). Dans ce contexte, l’ascenseur social que prenait telle ou telle personne à titre individuel préfigurait et symbolisait le mouvement ascendant de toute la classe : c’était à la fois une réussite personnelle pour l’individu concerné (selon le canon de la « méritocratie républicaine »), mais aussi une victoire de la société sur elle-même, capable dans les faits d’enrayer la fatalité des déterminismes sociaux, grâce justement à sa régulation des inégalités réelles. Ainsi, la mobilité sociale justifiait la dynamique égalitaire du système inégalitaire.

En régime néolibéral, la financiarisation de l’économie, la remise en cause des « acquis sociaux » et le détricotage des services publics (dont l’école) aboutissent à une dégradation des conditions de vie, de travail, de revenu, etc., des catégories populaires ; il n’est alors évidemment plus question d’une quelconque homogénéisation culturelle de la société, laquelle est vouée au contraire à se fragmenter indéfiniment en territoires, communautés et clientèles antagonistes. Dans ces conditions, la mobilité sociale n’a pas de signification collective particulière, si ce n’est celle de conforter un ordre qui sanctifie la réussite individuelle : elle consacre la victoire de l’individu contre sa classe d’origine, dont il est parvenu par ses mérites propres à conjurer les pesanteurs. Elle est la preuve qu’il n’y a pas de fatalité sociale et que, « quand on veut, on peut », en dépit des obstacles sur son chemin – ou plutôt grâce à ces obstacles, car ce sont eux en définitive qui permettent au talent de se révéler à lui-même. Et plus s’accroît la distance du « ghetto au gotha », plus sont jugées méritantes les personnes qui parviennent à franchir cette distance : une amélioration continue de l’écrémage social (en qualité, si ce n’est en quantité) suppose donc une augmentation continue des inégalités. La mobilité sociale vient ainsi conforter la dynamique inégalitaire du système inégalitaire.

Dans le monde d’aujourd’hui, tout un chacun est prié d’intérioriser le principe de la concurrence généralisée et de faire sien les préceptes du darwinisme social. Il faudrait presque se réjouir d’être soumis tout au long de sa vie à une succession ininterrompue d’épreuves et de contre-épreuves, d’étalonnages et de mesures, de classements et de comparaisons. On notera toutefois que la contrainte de la compétition permanente se fait de moins en moins pressante à mesure que l’on grimpe dans la hiérarchie sociale. Tout en haut, par contraste, le sort des fils de riches apparaît en effet beaucoup plus doux. D’abord, quand on est déjà au sommet de l’échelle, il s’agit moins que s’élever que de se maintenir, ce qui finalement demande moins d’efforts. Mais, surtout, l’on dispose d’emblée des atouts indispensables pour s’imposer sans difficulté dans la compétition sociale, tout en ayant la possibilité de s’y soustraire en cas d’échec. Autrement dit, l’on gagne à tous les coups. L’école, en particulier, n’est pas un couperet terrifiant. D’une part, le capital économique, social, culturel, etc., se convertit tout naturellement en capital scolaire, en vertu des mécanismes bien connus de la reproduction sociale. D’autre part, même si l’on échoue aux grandes écoles et que l’on se retrouve simplement titulaire, par exemple, d’un minable diplôme de droit, les réseaux d’influence et la solidarité de classe vous garantiront malgré tout un accès aux positions rémunératrices : dans le petit monde des nantis, en effet, où chacun se renvoie l’ascenseur, le carnet d’adresses vaut mieux que le carnet de notes. Enfin, dans le pire des cas, l’on peut décider de renoncer aux études pour se consacrer à des activités philanthropiques ; l’on vivra alors de ses rentes, judicieusement placées en actions, bons du Trésor et titres immobiliers – ou investies sur des comptes off-shore en Uruguay ou à Singapour. Dieu merci, la concentration du capital, garantie par une fiscalité idoine (suppression des droits de succession, bouclier fiscal, etc.), reste quand même le meilleur moyen d’assurer l’avenir de sa descendance ! C’est autrement plus sûr que les aléas du parcours scolaire.

On voit pourtant qu’il y aurait là un formidable chantier à ouvrir pour les ingénieurs de la mobilité sociale, qui pourraient s’atteler à réguler la descente de la même façon que la montée. Après tout, si l’ascenseur social est la carotte des classes moyennes et populaires, pourquoi le toboggan social ne serait-il pas le bâton des classes supérieures ? De la sorte, le processus de circulation sociale serait maîtrisé dans sa totalité. Et puisque l’école détermine, par des méthodes proactives, les individus qui s’élèvent, pourquoi pas aussi ceux qui chutent ? On aimerait ainsi que le gouvernement nous présente ses mesures pour nous assurer que les rejetons de bonne famille finissent bien dans la misère s’ils sont nuls en classe. Y a pas de raison ! Pourquoi ne pas se fixer des objectifs ambitieux, du type « 30 % de fils de Polytechniciens chez les Rmistses » ? Une telle n’annonce n’aurait rien de démagogique, pourvu qu’elle soit correctement expliquée à l’opinion : il faudrait la présenter comme le pendant de l’« égalité des chances », une sorte d’« égalité des infortunes », destinée à faire mieux fonctionner le toboggan social. Au concours des grandes écoles, par ailleurs, le critère d’« intensité du parcours » devrait s’appliquer littéralement à tous les candidats. Par exemple, un fils de Polytechnicien ne devrait pas se contenter de réussir le concours de l’X : il devrait être mieux classé que son père. En cas d’échec, ou en cas de réussite à un concours inférieur type Centrale Nantes, le fils indigne serait rétrogradé directement à l’UTC Compiègne – histoire d’accélérer sa déchéance et de laisser sa place à un candidat plus méritant. Sur ce modèle stimulant, toute une panoplie de mesures pourraient être ainsi mises en place pour « traiter différemment des gens différents » : à classe de seigneurs, critères de seigneur, n’est-ce pas ?

Mais cessons de rêver et revenons aux choses sérieuses. Il est temps de finir notre billet et nos conclusions ne sont pas très réjouissantes. Que dire ? La symbolique de l’ascenseur social a été récupérée par le discours néolibéral et s’accorde très bien aux représentations idéologiques du nouvel ordre social. Elle conforte la compétition entre les individus, en particulier à l’école, grâce au concept sous-jacent d’« égalité des chances » (c’est-à-dire la mise en œuvre, dans le cadre scolaire, du principe de la concurrence libre et non faussée). Elle invite à considérer la société comme un agrégat d’individus hétérogènes destinés à être en permanence différenciés, classés, hiérarchisés, etc., en fonction de leurs « mérites » propres – au détriment des représentations en termes de destin collectif ou de solidarité de classe. Elle justifie une prolifération des critères de comparaison, d’évaluation, d’étalonnage, etc., dans la vie sociale – une sorte d’hypertrophie totalitaire de la mensuration –, censée garantir la scientificité de la sélection et s’appliquant à tous les aspects de la personne (sa personnalité, ses valeurs, son passé, etc.). Elle s’avère in fine compatible avec un accroissement des inégalités réelles : si l’ascenseur social fonctionne pour moins de personnes qu’auparavant, c’est qu’il fonctionne mieux, ne convoyant désormais que ceux qui le méritent vraiment et s’étant débarrassé des passagers clandestins qui l’encombraient jadis. Enfin, son mouvement ascendant va jusqu’à symboliser – involontairement – la vérité profonde de la société : une fois atteint le sommet, il n’y a pas de descente possible, car la classe dominante assure sa pérennité dans le temps par d’autres principes et d’autres procédés que ceux organisant la mobilité sociale – c’est-à-dire : en assumant son destin collectif et en faisant jouer la solidarité de classe.

Monter dans l’ascenseur social, ce n’est pas seulement vouloir, pour soi-même ou ses enfants, une vie meilleure : c’est, dans ses rêves de réussite les plus secrets, rejoindre la classe des seigneurs et jouir de leurs privilèges – le premier d’entre eux étant justement celui de ne plus être soumis à l’impératif de l’ascension sociale et de vivre dans un monde de pairs et d’égaux. Dans un monde, en somme, où il n’y a plus à prendre d’ascenseur, où la circulation n’est plus qu’horizontale. Quel beau mouvement dialectique : en fin de compte, l’ascenseur social comprend aussi sa propre négation ! Nous pourrions toutefois ajouter – ultime remarque – qu’appartenir à la classe des seigneurs présente également quelques risques. Surtout aujourd’hui. Vu la manière dont nos « élites » gèrent le pays et les conséquences de la crise financière, il n’est peut-être pas très judicieux de vouloir à tout prix les rejoindre au sommet de l’Etat, de l’Entreprise ou de la Banque. Il vaut mieux se contenter par prudence d’une position moyenne. Une révolution est vite si arrivée ! L’ambitieux parvenu trop haut pourrait ainsi se retrouver la tête sur le billot sans trop savoir pourquoi. Pour le coup, le seul ascenseur social qu’il aura pris, ç’aura été celui pour l’échafaud.

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19 responses to “Faut-il encore monter dans l’ascenseur social ?

  1. I just love the first sentence. Henry Miller is one of my favourite writers as well. Unfortunately, my French is not good enough to really comprehend the rest of the article. If you should ever find the time to publish this in English, I would love to read it. Thank you!!

  2. Je suis contre l’ordre néolibéral, qui promeut une compétition exacerbée entre les membres de la société afin d’ obtenir une suprématie au point de vue du pouvoir et des biens matériels.
    J’ai donc apprécié cet article qui le fustige de manière caustique.
    La question qui se pose est : pourquoi la masse des gens y adhère-t-elle
    ou, du moins, l’accepte passivement. Car, sans cette adhésion, il ne pourrait pas fonctionner.
    Une autre question, plus subtile, serait : pourquoi ne pas accepter la compétition généralisée ?
    Car, si on y répond en affirmant que la vie d’un être humain est plus importante qu’un bien matériel, pourquoi n’aurait pas raison celui qui prétendrait le contraire ?

    • On accepte volontiers la compétition généralisée, mais il y faut une condition qui n’est pas même présente là où elle devrait l’être, à savoir dans le sport : quand les règles n’en sont pas faussées ou faussables à volonté par … le plus fort. Ainsi, la raison du rejet de la compétition généralisée tient au fait de l’existence de son injustice alors même qu’elle se prévaut en général de la justice pour s’imposer.
      Celui qui prétend qu’un bien matériel est supérieur à une vie humaine se contredit : un bien matériel ne peut pas juger de sa propre valeur ni de celle d’une vie humaine, et ce qui fait la valeur d’une vie humaine, c’est qu’elle est en capacité de juger de la valeur de tout. La capacité de juger fait toute la différence de valeur et ne s’apprécie elle-même que là où existe la vie humaine, même si manque le bien matériel. Cette différence de valeur est aussi celle qui s’applique à la distinction du sujet et de l’objet. Il n’y a d’objet existant que pour un sujet. L’objet s’ignore lui-même, ignore les autres objets et ignore les sujets, c’est pourquoi aussi il est soumis à ces derniers, de par son statut et sa définition mêmes.

  3. On croirais presque que vous avez voulu illustrer la “morale du faible” de Nietzsche :
    « Lorsque les opprimés, les écrasés, les asservis, sous l’empire de la ruse vindicative de l’impuissance, se mettent à dire : « Soyons le contraire des méchants, c’est-à-dire bons ! Est bon quiconque ne fait violence à personne, quiconque n’offense, ni n’attaque, n’use pas de représailles et laisse à Dieu le soin de la vengeance, quiconque se tient caché comme nous, évite la rencontre du mal et du reste attend peu de chose de la vie, comme nous, les patients, les humbles et les justes. »- Tout cela veut dire en somme, à l’écouter froidement et sans parti pris : « Nous, les faibles, nous sommes décidément faibles ; nous ferons donc bien de ne rien faire de tout ce pour quoi nous ne sommes pas assez forts. » – Mais cette constatation amère, cette prudence de qualité très inférieure que possède même l’insecte (qui, en cas de grand danger, fait le mort, pour ne rien faire de trop), grâce à ce faux monnayage, à cette impuissante duperie de soi, a pris les dehors pompeux de la vertu qui sait attendre, qui renonce et qui se tait, comme si la faiblesse même du faible – c’est-à-dire son essence, son activité, toute sa réalité unique, inévitable et indélébile – était un accomplissement libre, quelque chose de volontairement choisi, un acte de mérite. Cette espèce d’homme a un besoin de foi au « sujet » neutre, doué du libre arbitre, et cela par un instinct de conservation personnelle, d’affirmation de soi, par quoi tout mensonge cherche d’ordinaire à se justifier. »

  4. Désolant comme reflexion…

    Evitez de vous faire de la pub sur des articles sur le monde.

    • Pourquoi ne mettrait-il pas un lien en commentaire d’un article du “Monde”, qui vous oblige à cliquer dessus ?

    • Tout à fait d’accord avec Marc Pougheon. Il ne me semble pas que ce commentaire gêne votre lecture. D’autre part, il n’est pas du tout hors sujet, propose un complément de réflexion, et que l’on soit ou non d’accord, il a le mérite de la susciter, notre réflexion. Jeune lecteur du monde, je suis heureux de pouvoir confronter les points de vus (ou les ouvrir). A titre personnel, je préfère ainsi ce genre de commentaire à des insultes gratuites.

  5. Très joli le paragraphe sur le toboggan social !

  6. Vous parlez beaucoup pour ne rien dire… Votre réflexion aurait pu se résumer en un seul paragraphe parlant de “décroissance” et avoir ainsi beaucoup plus d’impact. Mais bon, faut bien se masturber le cerveau quand on est français, hein ;-).

  7. J’aime bien cette idée…grimper plus haut alors que le bonheur est ici bas… comme une promesse de paradis _fiscal_ alors que le jardin d’Eden est là, autour de nous. Quittez vos lunettes 3D et regardez-le bien, au lieu de le piétiner !
    http://lafeepourquoipas.blog.free.fr/

  8. Euh sinon les quota de bouriers restent et resteront une utopie dans le monde des grandes écoles…
    Ca serait tout bonnement injuste comme procédé…

  9. ffffff….
    C’est long…vous dites tout et son contraire.

    une remarque cela dit:
    “(…)qu’il faudra toujours une main-d’œuvre abondante et mal payée pour exécuter les mille et une taches ingrates indispensables au bon fonctionnement du capitalisme”

    vous meprisez les plombiers?

  10. Et vous Léon, vous ne dites rien du tout.

  11. Merci pour votre article qui m’a fait aussi beaucoup rire, dommage que certains commentaires soient consternants… Je serais ravie que vous continuiez de “parler beaucoup pour ne rien dire” …

  12. Un article vraiment agréable à lire, et écrit avec plus qu’un brin d’humour…
    Une prouesse, sur de tels sujets.
    Vivement le prochain !

  13. pierre.foul@orange.fr

    J’adore votre humour pour dire ces choses là; continuez, j’en redemande;à bientôt de vous lire.

  14. Comme l’a également signalé Ivan, votre paragraphe sur le toboggan social est une perle de sarcasme et d’humour. Me faire rire sur une thématique aussi lourde, n’est pourtant pas chose aisée!
    D’une manière plus générale, J’apprécie votre sens critique aiguisé et l’angle différent avec lequel vous aborder (attaquer) l’idéologie néolibérale.

  15. “L’égalité des chances” est un oxymore ! Soit l’on décrète que nous sommes égaux et mettons en oeuvre sincérement cette égalite ou c’est la chance , donc le hasard de notre naissance (riche/pauvre) qui détermine notre réussite. “L’égalité des chances” est un moyen de dire que pour le fils de riche comme pour le fils de pauvre la ligne de départ est la même. Mais vous l’avez bien souligné dans votre article c’est bien la ligne d’arrivée qui compte. Le “Darwinnisme social” est une insulte à Darwin, et une frauduleuse tentative de justification anthropologique de l’économie Libéral (Lire Kroptkine). Quand à notre école ,celle de Condorcet , elle est élitiste tout en nous faisant croire à l’egalitarisme et à la méritocratie, deux principes qui s’opposent (voir le determinisme social).

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