La Grande-Bretagne à l’encan ?

Quand on n’a plus d’argent pour payer ses dettes, on vent les bijoux de famille, n’est-ce pas ? Pourquoi alors l’Etat britannique ne ferait-il pas ce que les particuliers font d’eux-mêmes quand ils sont endettés ? C’est cette idée simple que, le lundi 7 mars, la chaîne publique Channel 4 a voulu expérimenter avec ses téléspectateurs, dans le cadre de l’émission Dispatches : « Selling off Britain » (littéralement : « vendre/liquider la Grande-Bretagne »).

Rappelons le contexte : au mois de février dernier, le gouvernement Cameron a été contraint de renoncer à son projet de vendre au moins la moitié des 258 000 hectares de forêts du pays. Un projet mal ficelé (il est apparu que l’opération ne serait pas rentable pour le Trésor, rien de garantissait l’accès du public aux forêts privatisées, etc.), une mobilisation citoyenne massive (une pétition de plus de 500 000 signatures, des manifestations ponctuelles) et une opinion largement hostile à la vente du domaine forestier (84 % selon un sondage) ont eu raison de cette « folie » (selon le mot d’Ed Miliband, le leader travailliste).

L’idée pourtant est dans l’air du temps – l’idée que, pour rétablir les comptes publics, le gouvernement pourrait vendre le patrimoine appartenant à l’Etat et aux collectivités locales. D’où le programme « Selling off Britain » de Channel 4 : puisque les actifs publics sont estimés à 337 milliards de livres (de Buckingham Palace à Stonehenge en passant par les usines d’uranium), pourquoi ne pas en céder une partie pour diminuer la dette publique qui s’élève à 867 milliards ? Cela permettrait de réduire les intérêts de cette dette et, par là même, le déficit budgétaire (un peu comme « réduire le montant de son emprunt immobilier permet de réduire son découvert », comme le précisait avant l’émission le présentateur Krishnan Guru-Murthy sur son blog). De nouvelles dépenses, plus propices à la croissance, pourraient alors être engagées…

L’émission se voulait à la fois ludique, pédagogique et démocratique. Le dispositif était le suivant : les personnes présentes sur le plateau étaient invitées à se prononcer successivement sur la vente de quatre lots de biens publics ; après un petit reportage sur le lot en question, un bref débat avait lieu entre partisans et adversaires de l’opération, puis on passait au vote. Le premier lot regroupait les biens immobiliers de l’Etat (à titre d’exemple : des logements de fonction pour juges et le palais Saint James de Londres) ; le deuxième, les autoroutes du pays ; le troisième, les biens sans affectation des municipalités (exemple : Birmingham) ; le quatrième, les « forces armées ». Chaque lot était évalué financièrement (en centaines de millions ou en dizaines de milliards de livres), ce qui devait correspondre à une réduction d’autant de la dette publique.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le résultat a été sans équivoque : à chaque fois, le plateau a voté contre les ventes, à une large majorité (de 58 % à 83 % selon les lots). Le présentateur a même eu l’air un peu étonné d’un rejet si net. Quand à la fin de l’émission est venu le moment des comptes, il a bien fallu se rendre à l’évidence : le Britannique ordinaire, dans sa grande sagesse, avait réduit la dette du pays de 0 £.

Quelle signification toutefois donner à ce résultat ? D’une certaine manière, il ne nous apprend rien, il est conforme à ce que l’on sait déjà et que confirme la plupart des enquêtes d’opinion : comme l’a montré l’affaire des forêts, le pays dans sa grande majorité est opposé à la privatisation des biens publics, tout comme il est opposé – sur un autre plan – à la privatisation des services publics tel le NHS (le service de santé). En revanche, l’émission elle-même nous en apprend beaucoup sur les mécanismes de la domination idéologique : aussi bien dans son concept que dans son déroulement, elle présente un exemple archétypique de la façon dans la pensée néolibérale imprègne la société britannique.

D’abord, l’émission invite le téléspectateur à se représenter le problème de la dette et du déficit sous un angle particulier – sous l’angle précisément de la solution qui lui est proposée : la vente des biens publics, la privatisation (éventuellement totale) du pays. A défaut d’être souhaitable, cette privatisation est donc envisagée d’emblée comme possible, en tout cas comme étant une mesure digne d’être examinée et discutée. Cet « effet de présupposition » permet ainsi de circonscrire le cadre théorique dans lequel le débat politique et économique doit avoir lieu. A contrario, on imagine mal Channel 4 organiser une émission où les personnes présentes sur le plateau devraient décider de nationaliser tel ou tel bien privé, d’augmenter tel ou tel impôt, ou de renoncer à rembourser tel ou tel créancier : ces cas de figure, par définition, sont exclus du dogme.

Par ailleurs, le téléspectateur – dont est rappelé sa qualité de « copropriétaire » des biens publics – est convié à entrer dans la peau des gouvernants. Cette mise en situation suggère que le patrimoine d’un Etat se gère comme celui d’un ménage, qu’une dette publique équivaut à un emprunt immobilier, et que le « bon sens » et quelques additions soustractions suffisent pour prendre les bonnes décisions. En fait, cette identification temporaire avec les agents du pouvoir est ce qui permet de construire à terme, si ce n’est une adhésion explicite, du moins une acceptation résignée à la politique gouvernementale. L’émission pousse le téléspectateur à subjectiviser une contrainte posée comme extérieure et irrésistible (la dette, le déficit) et un moyen spécifique d’y répondre (privatiser les biens publics) : même si, dans un premier temps, la solution proposée est rejetée, il est escompté que le Britannique moyen, qui aura partagé quelques instants les affres du décideur devant une situation sans issue, saura se montrer raisonnable quand finalement c’est cette solution-là qui sera retenue – plus raisonnable par exemple que le Grec qui, pareillement sommé de vendre ses aéroports, ses plages voire ses îles, descend dans la rue et proteste.

Pour que cette « fabrique du consentement » fonctionne au mieux, il faut bien sûr que soient évacués du champ de la réflexion les arguments susceptibles de remettre en cause la manière dont est posé le problème. A cet égard, nous n’avons pas été surpris de la relative pauvreté du débat qui a lieu au cours de l’émission. Les partisans de la vente des biens publics ont mis en avant l’impérieuse nécessité de réduire la dette colossale du pays, la mauvaise utilisation que faisait l’Etat des biens lui appartenant, la supériorité de la gestion privée sur la gestion publique, et les profits et revenus que pourraient générer les privatisations. En face, les opposants ont fait valoir des considérations politiques (le programme des Tories aux dernières élections ne prévoyait pas de telles ventes) ou moralo-sentimentales (les biens publics appartiennent à « la communauté », ils participent de l’identité du pays, etc.). L’opposant le plus énergique a été un économiste de Cambridge, Michael Kitson, qui a rappelé que le meilleur moyen de lutter contre le déficit public était de favoriser la croissance et l’emploi, qu’une gestion privée n’était pas en soi une garantie d’efficacité (car soumise uniquement à l’exigence du profit) et que l’Etat pouvait administrer ses biens d’une façon tout à fait satisfaisante du point de vue économique.

Le plus étonnant, toutefois, c’est que jamais au cours de l’émission n’a pas été rappelé ce fait pourtant fondamental – à savoir que la forte augmentation de la dette publique et du déficit budgétaire était lié directement au sauvetage des banques en 2008 et ne relevait pas d’un défaut inhérent au fonctionnement de l’Etat (à supposer d’ailleurs que la dette et le déficit soient toujours un défaut). Par ailleurs, aucun intervenant n’a soulevé l’une des questions suivantes : qui allait acheter les biens publics, avec quel argent, en empruntant auprès de qui, etc. ? Un contradicteur habile et rigoureux aurait facilement pu démontrer que les bénéficiaires de ces privatisations, si elles avaient lieu, seraient en dernier ressort ceux-là même qui étaient responsable de l’explosion de la dette et du déficit. Mais il aurait fallu alors énoncer quelques vérités désagréables sur la nature de la dette publique, sur l’identité des créanciers, sur la circulation monétaire entre la Banque centrale, les banques privées et les riches particuliers, sur le rôle du pouvoir d’Etat dans l’organisation de ces flux, etc. – et tout cela aurait fatalement débouché sur la dénonciation du fonctionnement oligarchique de la société anglaise. Est-ce vraiment ce que souhaitaient les concepteurs de « Selling off Britain » ?

Une émission de ce type, grand public et superficielle, laisse donc forcément perplexe. Elle témoigne surtout du carcan idéologique dans lequel est enfermée la Grande-Bretagne. Un plateau TV censé représenter l’opinion majoritaire se déclare certes contre la privatisation rampante du pays, mais à l’intérieur d’un dispositif médiatique biaisé, au terme d’un débat convenu, et sans que des arguments décisifs contre cette privatisation aient été invoqués. Sans doute le public n’a-t-il pas besoin d’un long discours pour être hostile à ces ventes : il sait d’instinct que, d’une manière ou d’une autre, elles ne lui profiteront pas et permettront avant tout à une poignée de promoteurs et de financiers de s’enrichir à ses dépends. Mais le sentiment et l’instinct populaires gagnent toujours à s’appuyer sur une solide démonstration – cela permet de couper court en particulier à l’argument selon lequel « le peuple ne pense pas ». On remarquera du reste que les partisans de la grande braderie du pays sont restés étrangement impassibles sur le plateau : ils savent bien que, au fond, l’opinion majoritaire – qu’il faut bien laisser s’exprimer, démocratie oblige – pèsera peu face à l’implacable logique du marché. Finalement, tout se passe comme si ni l’un ni l’autre des deux camps n’avait explicité sa pensée. Les formes du débat démocratique ont été préservées, mais celui-ci a été vidé de sa substance : les choses essentielles n’ont pas été dites, les vérités dérangeantes ont été refoulées.

Une escarmouche en fin d’émission a permis pourtant de lever un coin du voile. Invitée à commenter le vote du public, Edwina Currie, une ex-députée Tory, a objecté que le plateau n’était pas « représentatif ». Piqué au vif, le présentateur a rappelé la mobilisation contre la vente des forêts et a trouvé curieuse cette tendance des conservateurs à toujours méconnaître les sentiments du public (“misjudge the public mood”). La députée a alors opéré une retraite tactique en faisant un bref plaidoyer, non plus cette fois pour la vente pure et simple des biens de l’Etat, mais pour leur location à long terme. Il est peu dire que cet échange est emblématique du dialogue à trois temps qui, depuis pas mal de temps déjà, structure la relation entre « gouvernants » et « gouvernés » : 1. Le pouvoir en place invoque sa légitimité électorale pour imposer ses choix économiques. 2. Le « pays réel » manifeste son opposition aux mesures prises, via les sondages, les médias, les pétitions, les manifestations, etc. 3. Le pouvoir concède un faux compromis, qui permet de réaliser tout de suite une partie du programme en reportant à plus tard l’exécution du reste.

Nous avons là toutes les données pour comprendre l’impasse politique que connaît l’Angleterre : la gouvernance néolibérale du pays en est réduite à construire des « représentativités » ad hoc pour justifier une politique économique qu’une majorité de la population réprouve ; les médias dominants donnent un large écho à la colère publique – selon les canons du pluralisme démocratique dont ils se prétendent les garants – mais, dans le même temps, ils s’avèrent incapables de diffuser et d’articuler une critique radicale et cohérente du système ; le citoyen rumine sa frustration, et tire de son impuissance la conclusion que les élections sont une farce n’aboutissant qu’à une concentration accrue du pouvoir et des richesses. Nous sommes au point de rupture du légal et du légitime, mais sans discours alternatif audible. Bref, si le capitalisme anglo-saxon est à l’agonie, la démocratie britannique est également bien malade.

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4 responses to “La Grande-Bretagne à l’encan ?

  1. Bravo. Très bonne analyse.

  2. Merci pour l’article et reconnaissons que Channel 4 est joueur.
    Je ne suis pas sur qu’en France on puisse trouver une chaîne pour prendre ce genre de risque.
    Le risque que le voile de la légitimité de la dette ne se déchire est tous les jours plus grands, au fur et à mesure que le nombre des victimes privées de leurs libertés par la dette s’accroît.
    Le risque comme évoqué dans l’article que plutôt que d’étudier comment on va pouvoir se saigner et sacrifier notre avenir et celui de nos enfants pour pouvoir la rembourser, les participants chauffés par 2,3 réflexions bien subversives changent de débat et analyse le processus de création d’argent dette, de rentes, de couples vainqueurs/perdants.

    J’aime jouer avec les nerfs des “vainqueurs/propriétaires” de la dette en leur disant :
    – Ni moi ni mon enfant ne rembourserons la dette.
    – Si vous voulez que la dette soit remboursée, vous n’avez qu’à vous la rembourser.
    A voir leurs réactions, je constate qu’ils ont peur de ce genre de discours, même si pour encore quelque temps tout cela n’est qu’une farce.

    Avant de commencer à rembourser la dette posons-nous cette simple question. Avons-nous ENCORE les moyens de payer nos riches pour pouvoir vivre TOUS dignement en hommes LIBRES ?

  3. je suis d’accord avec les déclarations ci_dessus , il ne faut rien payer et renvoyer l’oligarchie qui nous plombe la vie dans les cordes , c’est la seule façon de permettre une utilisation de l’impôt sur le revenu à des fins sociales .

  4. pierre.foul@orange.fr

    Et les bijoux de la Couronne n’ont pas été soumis à cet essai; c’est bien dommàge!

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